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Le Québec doit sortir du Québec

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J'ai toujours gardé en tête des propos de Dany Laferrière prononcés lors d'un de ses passages à Tout le monde en parle. Il avait ainsi affirmé qu'il était persuadé que l'hiver enferme les Québécois dans une sorte de vase clos. Je cite: «Ça nous plonge dans des angoisses identitaires, des énervements. Le Québec a besoin de sortir du Québec.» C'était en 2012. La situation n'a pas beaucoup évolué, n'est-ce pas? Plutôt que des voiles et autres signes religieux, je pense que le plus grand danger qui guette le Québec, c'est son immobilisme.

Jusqu'à présent, je me suis toujours intéressée à la politique en général, mais je vous avoue qu'aujourd'hui, je pense, comme de plus en plus de monde, à prendre mes distances. Trop de clichés, de ridicule, de paresse intellectuelle, de rengaines. Je préfère encore les pitreries d'un président français. Au moins, c'est drôle.

Dernièrement, on nous a appris que le Parti québécois obtiendrait une majorité de votes si des élections étaient lancées ces jours-ci. Il doit être content. À sa place, je le serais tout autant, quoique je traînerais un petit doute comme une vieille gomme ou une crotte de chien bien molle qui adhère à votre semelle de chaussures. Car, entre vous et moi, le projet de charte du gouvernement sent un peu la « merde ». Malgré toute sa légitimité, l'idée de le lancer mal ficelé dans la meute de loups est incompréhensible. Car, qu'en reste-t-il de ce projet de loi 60? Une mascarade sur fond d'envolées rhétoriques, de raccourcis populistes et de dérapages plus ou moins graves.

Le gouvernement n'avait pas le droit de laisser se dégrader une telle situation pour quelque raison cachée que ce soit. Quant à la commission parlementaire, elle ressemble à un poulailler. On y voit des combats de coqs (et de «coquettes» pour être polie). Certains perdent des plumes comme le Parti libéral que sa diva, Fatima Houda-Pepin, a quitté la tête haute. Ça se tire dans les pattes, ça piaille, ça jacasse, le temps passe et rien ne se passe. Mais votez-la donc, cette loi, mesdames et messieurs, et qu'on en parle plus! Quoique, remarquez bien, si une telle interdiction (même dans les lieux publics, comme en France) avait résolu les problèmes en Europe, ça se saurait, non ?

Une autre commission qui me donne des haut-le-cœur: la commission Charbonneau. Je dirais même que je souffre d'une écœurantite aiguë. Véritable cirque à grands frais, sa couverture médiatique déplorable nous permet d'entendre des bribes de discussion à faire hérisser les poils de puristes de la langue française, et de voir des photos, notamment de (bons)hommes dont la bedaine n'a d'égale que leur arrogance et leur bêtise. Qui a trop tardé à déclencher cette commission d'enquête? Le Parti québécois ou le Parti libéral? Je m'en contrefous. Action, SVP! Amendes salées et remboursements, SVP!

Car, pendant ce temps, et alors que tout ce petit monde s'égosille sur toutes les tribunes:

  • La situation économique du Québec se détériore. Même le fleuron du Québec (Bombardier) licencie. Quant à l'industrie pharmaceutique, n'en parlons plus. Le commerce de détail montre des signes d'essoufflement, et plusieurs sièges sociaux déménagent ou ont déménagé leurs pénates. Ah oui, c'est vrai, il y a quand même l'industrie du jeu vidéo qui se démarque. Ainsi que le domaine de la construction...
  • La situation financière de la classe moyenne décline fortement. La grande pauvreté augmente. Rappelons que, des 135 347 personnes qui ont fait une demande d'aide auprès des banques alimentaires au Québec en mars 2013, 11,1 % occupaient un emploi. Inacceptable...
  • Les emplois précaires chez les jeunes et les moins jeunes deviennent la norme dans des domaines de plus en plus nombreux (traduction, consultation, communication/marketing, arts et culture, services communautaires, vente, etc.).
  • De nombreux immigrants qualifiés ne trouvent pas de travail à la hauteur de leurs compétences. L'écart entre les promesses d'emploi et les quotas d'immigration francophone est trop grand. Bonjour l'intégration...
  • De nombreuses coupures de budgets dans les services publics (notamment dans les services de francisation pour les nouveaux arrivants) détériorent la qualité de vie du plus grand nombre. Des coupures toujours nécessaires ? Ou sont-elles dues parfois à l'incompétence de certains gestionnaires à aligner des chiffres ? Quand on pense qu'on n'est même pas capables de gérer convenablement un parc collectif de vélos urbains (cf. Bixi)...
  • Une école publique à l'abandon avec des locaux en décrépitude, des programmes déconnectés de la réalité sociodémographique et des niveaux d'exigence de plus en plus bas. Une poubelle au vu et au su de tout le monde, ciment d'une grande pauvreté en devenir.

Certains avanceront que la crise économique n'a pas frappé le Québec et le Canada aussi fort qu'en Europe. Certes. Mais, ne nous leurrons pas, la province reste la plus pauvre du pays, et si le taux de chômage de 7 % environ est excellent par rapport à 10,5 % en France, des questions se posent: combien sont ceux et celles qui ont des jobines? Qui cumulent deux jobs pour joindre les deux bouts? Quelle est la proportion de jeunes qui ont décroché au secondaire, et qui travaillent au salaire minimum? Quel est le nombre de parents monoparentaux qui en arrachent chaque mois?

Depuis 20 ans que je vis au Québec, je n'ai jamais ressenti une telle lassitude autour de moi. Beaucoup sont malheureux au travail, d'autres - travailleurs autonomes - doivent baisser leurs honoraires pour avoir des contrats, et plusieurs sont sans emploi depuis plusieurs mois malgré de nombreuses tentatives (même pour des postes en deçà de leurs compétences). Les jeunes s'inquiètent de leur avenir, et des plus vieux font les frais d'un excès de jeunisme dans leur domaine professionnel. Drôle d'époque.

On commence à parler d'exode, et pas seulement des «cerveaux». Celui, aussi, de professionnels tentés de voir si, ailleurs, il y aurait cette petite place pour eux qu'il ne trouve plus au Québec. Moi? Je n'y avais pas pensé...

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