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Un vent mauvais sur le Québec

28/08/2013 12:06 EDT | Actualisé 27/10/2013 05:12 EDT

Je me souviendrai toute ma vie de ma cérémonie d'assermentation en tant que nouvelle citoyenne canadienne. C'était un matin frisquet de décembre 2009 au Cégep de Bois-de-Boulogne à Montréal. Cela faisait déjà 14 ans que j'avais émigré au Québec avec mon mari, une valise, un chat et mon formulaire de résidente permanente que l'on m'avait remis après des mois de paperasserie et une visite médicale où on a même vérifié, entre autres, que je n'avais pas la syphilis...

Ce jour-là, obtenir la citoyenneté canadienne n'était pour moi qu'une formalité administrative pour pouvoir voter et pour obtenir également un passeport canadien qui me permettrait de me déplacer à l'étranger sans problème. Il faut dire que mon expérience deux ans auparavant au Rwanda avec mon passeport français avait laissé d'amers souvenirs...

Je me suis donc présentée seule à la cérémonie, sans même avoir invité un ou une amie. «De toute façon, à part quelques paroles officielles, le serment à la reine et la reprise en cœur de l'hymne national, l'affaire sera vite bouclée, merci bonsoir», pensais-je alors en mon for intérieur. Autour de moi se trouvaient des musulmans, des juifs, des chrétiens, des femmes, des hommes, des vieux et des plus jeunes, des familles, des couples, avec ou sans voiles, avec ou sans de turbans, avec ou sans de kippas. Tous réunis sous le même toit avec le même sentiment d'accomplissement: être arrivé à bon port.

Après deux heures de brouhaha, des représentants officiels du Canada ont fait leur entrée. Il y a eu un soudain silence dans la salle. On aurait pu entendre une mouche voler. La juge a rappelé les valeurs du pays et les obligations des nouveaux citoyens, tout en souhaitant bonne route à tous. Puis, et c'est là que j'ai été traversée par une grande émotion, elle a cité un à un les soixante pays dont étaient originaires les 360 personnes présentes ce jour-là. Afghanistan, Soudan, Éthiopie, Somalie, Palestine, Corée, Irak, Iran, Pakistan, etc. Pour moi, c'est à ce moment-à que j'ai compris toute la force de ces deux mots: «citoyenneté canadienne». Car, sans nul doute, bon nombre de ces hommes et de ces femmes avaient bravé des tempêtes pour se mettre à l'abri dans leur nouveau pays avec, en main, ce petit bout de papier qui leur servait de passeport pour la liberté. Même s'ils savaient qu'ils n'étaient pas au bout de leurs peines tant tout était à reconstruire, je pouvais lire un réel bonheur et une grande fierté sur leurs visages.

C'est là aussi que j'ai pris véritablement conscience du climat exceptionnel qui règne à Montréal où tant de cultures se mélangent et cohabitent en général en harmonie. Quand on se compare, on se console, non? Mais se consoler de quoi, finalement? Faisons-nous face à des conflits sectaires? Y a-t-il tant péril en la demeure pour que nous devions réaffirmer nos droits au Québec? C'est ce que semble penser le gouvernement péquiste qui a décidé de lancer un gros pavé dans la mare avec sa nouvelle Charte. Non, non, pas une charte de la laïcité, trop facile; une Charte des valeurs québécoises! Pourtant, une Charte des droits et libertés existe déjà, dont le droit à l'égalité supposément bafoué, n'est-ce pas? Le satané «nous» contre «eux» n'est pas loin, il suffit de lire déjà certains commentaires sur les réseaux sociaux. Car ne soyons pas dupes, cette nouvelle charte pointe grossièrement les us et coutumes des immigrants, car il y a belle lurette que les croyances religieuses ont pris le bord chez les Québécois de souche. Drôle de stratégie pour obtenir un consensus social, comme le souhaite la première ministre Pauline Marois.

Oui à une charte de la laïcité dans la fonction publique, non à une charte de la discrimination. Qui sommes-nous, nous les Occidentaux, pour juger qu'une femme qui porte le voile est automatiquement soumise à son mari (pendant que certaines se voilent, d'autres ici se dévoilent... en donnant tout autant un pouvoir aux hommes, celui de l'appréciation). Est-ce donc les traditions des femmes juives hassidiques qui freinent tant l'égalité hommes-femmes au Québec? Le fait qu'une infirmière ou qu'une éducatrice porte le voile nuit-il à ses compétences? Est-ce qu'un fonctionnaire du ministère du Revenu qui porte un turban est moins intègre qu'un «neutre»?

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Ce qui me désole dans la tactique du gouvernement, c'est sa lâcheté. Il décide de jeter une patate chaude et il demande aux citoyens de l'avaler, quitte à se brûler les doigts. À croire que l'on aime créer des frontières. On avait déjà celles entre anglophones et francophones, entre fédéralistes et souverainistes, entre citadins et banlieusards, entre riches et pauvres.

Au lieu d'une Charte des Valeurs québécoises, pourquoi ne pas avoir créé plutôt une Charte des Différences ou une Charte des Traditions (termes plus positifs), établie en concertation avec les représentants des différentes communautés? Là aurions-nous eu un début de consensus pour encadrer une cohabitation sereine et respectueuse des religions et des coutumes tout en appliquant des paramètres clairs et précis dans certaines sphères de l'espace public. Là aurions-nous eu un consensus pour rappeler aussi l'importance de respecter les libertés des autres comme ce fort sentiment d'appartenance et le travail de mémoire et des traditions au sein de bon nombre de communautés d'immigrants.

Peut-être sont-ce là justement des valeurs que le peuple québécois tente depuis des lustres de se réapproprier... Mais est-ce une raison pour rejeter en bloc celles des autres? Je crois sincèrement que non. Et j'espère que nous assisterons à des prises de parole et des échanges posés, intelligents et constructifs au cours de ce débat de société. Car de la pagaille, nous nous n'en avons pas besoin.

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