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Petit guide de survie lors d'une tuerie

05/12/2015 09:31 EST | Actualisé 05/12/2016 05:12 EST

Ce texte est très sérieux. À l'approche de la date du massacre de Polytechnique (où j'étais présent) et suite aux nombreux attentats qui frappent le monde maintenant, j'ai pensé qu'il serait utile de témoigner sur la façon dont on peut survivre à une tuerie même si, rassurez-vous, c'est pratiquement impossible que vous viviez cette expérience. Si ce n'est que pour sauver une seule vie pour les malchanceux qui seront mêlés à un tel drame, je vais tenter d'énoncer quelques conseils qui pourraient prolonger votre vie et celle des autres autour de vous. Si je peux en parler avec un certain détachement c'est parce que cela date maintenant de près de 26 ans.

Le 6 décembre 1989 à l'École Polytechnique de Montréal, une université pour les ingénieurs francophones, un tueur (que je refuse de nommer, pour lui enlever son humanité) s'est rendu à l'École et a abattu froidement quatorze femmes sciemment, en plus de blesser plusieurs autres étudiants et employés. J'étais présent à la cafétéria quand il a surgi. De toute évidence, j'ai survécu. Je n'ai même pas été blessé physiquement. Psychologiquement? Oui, probablement. Je n'ai aucun mérite. Ma survie est due à l'incroyable évolution de l'humain depuis des millions d'années ainsi que le hasard des choses.

Je vous offre humblement mon témoignage de première ligne et je commencerai par dire que j'ai une bonne nouvelle et une mauvaise nouvelle pour vous.

La bonne nouvelle

Les millions d'années d'évolution de l'Homo Sapiens ont produit un animal capable de se sauver agilement de pratiquement tous les dangers. Le cerveau n'est pas imbécile, le corps non plus. Ils sont capables de reconnaître la proximité d'un danger mortel bien avant que votre conscience le fasse. Je me rappelle de tout ce qui s'est passé à partir des premiers coups de feu, qui comme souvent, ont été perçus au début comme des pétards (oui, les pétards à la Polytechnique n'étaient pas incongrus).

Ce qui se réveille dans son corps quand sa vie est en danger est tout simplement prodigieux. C'est un état mental super-efficace qui dilate le temps, fait apparaître les secondes comme des heures, décuple les perceptions, vous procure une souplesse et force physique hors du commun. Le corps le sait que ce moment est très important, c'est une question de vie ou de mort, ce n'est pas le temps pour lui de «niaiser». Vous n'avez rien à faire, tout se passe automatiquement. Laissez-vous porter, ne le combattez pas.

La mauvaise nouvelle

Atteindre un tel niveau supérieur de performance demande au corps une énergie si intense que la récupération est pénible. Environ une heure après m'être mis en sécurité, j'ai commencé à trembler de partout. Pas par peur. Un tremblement physique, incontrôlable, qui a duré une bonne heure. Ensuite une extrême fatigue physique. Mais les séquelles physiques, si le tueur ne vous a pas blessé, disparaissent aisément.

Les séquelles psychologiques, par contre, c'est une tout autre histoire. Pendant 6 mois après le drame, à chaque fois qu'une porte claquait, je me retournais en panique. J'entendais des coups de feu dans ma tête comme si le tueur tirait sur mes neurones. Les cauchemars, la sensation que quelqu'un continue de vous en vouloir (alors que le tueur ne me connaissait pas du tout), l'impression d'être traqué, tout ça demeure quelques mois et se retire très lentement.

Mais le pire de tout est qu'une partie de vous va mourir. La personne avant le drame et la personne après ne sera pas la même. Dans le meilleur des cas, comme mon exemple, c'est une nouvelle optique sur la vie que j'ai adoptée, appréciée et ne regrette pas encore. Comme beaucoup de victimes d'évènements traumatisants, j'ai compris la fragilité de la vie et je vis maintenant à très court terme, ou à tout le moins à beaucoup moins long terme. Cela me permet d'ignorer les petits détails insignifiants de la vie et de me concentrer sur les choses soit-disant plus importantes. Comme quelqu'un à qui on annonce qu'il lui reste un an à vivre.

Les stratégies pour survivre

Quand le tueur est apparu dans la cafétéria voici la situation à laquelle j'étais confronté: j'entendais plusieurs coups de feu au loin qui se rapprochaient sans voir le ou les tueur(s), je ne connaissais pas leur nombre. J'étais assis à une table faite en long avec un collègue, une femme avec des écouteurs à mes côtés sur le chemin de la sortie. J'étais à 50 mètres de la sortie mais seulement à quelques mètres de la porte où le ou les tueur(s) allai(en)t apparaître. C'était l'hiver, les fenêtres donnant sur l'extérieur étaient fermées. En fuyant vers la sortie, j'aurais donc la menace dans mon dos.

Comme j'ai dit précédemment, le corps prend contrôle de la situation et prend les décisions à votre place. C'est ce qu'on appelle prendre les jambes à son cou. Voici ce qu'il a décidé pour sauver ma vie: j'ai serré mes effets personnels dans ma valise et je l'ai empoignée. Alors qu'on peut juger de l'utilité de prendre sa valise, peut-être mon intuition espérait s'en servir comme bouclier. La femme à côté de moi, ayant des écouteurs, n'entendait pas le danger et je n'ai pas cru bon l'avertir, acte que je me suis reproché pendant des années. J'ai simplement dit à mon collègue «on sort d'ici» et je n'ai plus eu de ses nouvelles avant plusieurs heures. C'était maintenant moi seul versus la menace.

Dans la cafétéria, il y avait entre 50 et 100 personnes. Tout le monde courrait vers la sortie en silence, à part les coups de feu, les bruits de course et de chaises qui tombent. Pas de cris, pas de pleurs contrairement aux films. Ma première solution était de me réfugier dans la cuisine. Mais les employés ont fermé la grille juste devant moi. Et les coups de feu constants se rapprochaient. J'étais alors devant un long corridor de plusieurs mètres à parcourir avant d'atteindre la sortie de la cafétéria. Avec la menace dans mon dos, j'étais une cible parfaite et je le savais. N'oublions pas qu'à ce moment, personne ne savait qu'il n'y avait qu'un seul tueur qui ne tirait que sur les femmes.

J'ai donc couru en zigzaguant, était-ce une bonne stratégie? Je ne sais pas mais c'est ce que mon corps a imaginé pour éviter des balles dans un long corridor. Le plus long de ma vie.... Rendu à un détour donnant sur le passage vers la sortie, un étudiant que je ne connaissais pas m'a dit d'arrêter car le tueur s'en venait par ce chemin. Premier exemple de coopération spontanée. Finalement, le tueur n'est pas passé par là et nous avons couru comme des déchaînés vers la sortie extérieure à seulement quelques mètres.

Je ne me rappelle plus ce qui s'est passé ensuite juste à ce que je rejoigne un attroupement à l'extérieur à une centaine de mètres seulement de l'École. Nous nous sommes arrêtés là et quoique personne ne se connaissait, tout le monde se parlait et s'échangeait de l'information. C'était l'hiver, nous n'avions pas nos manteaux et personne n'avait froid. Étrangement, nous étions assez loin pour un danger imminent, mais assez proche pour mourir si jamais le ou les tueurs sortaient à l'extérieur et nous pourchassaient. Pourtant, peu voulait fuir encore plus loin. Il y a même eu des plans discutés pour retourner à l'École et essayer de vaincre le ou les tueurs avant l'arrivée des policiers. Mais probablement le tueur s'était déjà donné la mort sans que nous le sachions.

Les stratégies pour ne pas survivre

De mon expérience et des autres tueries qui ont été rapportées, il y a des actions qu'il ne faut absolument pas faire:

  • faire le mort à terre. Des tragédies de Polytechnique et du Bataclan, il y a des témoignages que les tueurs visent les personnes à terre pour les achever. Souvent la personne à côté d'un corps n'a survécu plus par chance que par son habileté de faire le mort. Un tueur n'est pas un ours, il est assez intelligent pour s'assurer que vous êtes bien mort à terre.
  • se réfugier dans un local. À Polytechnique, il y a le malheureux exemple de deux femmes qui se sont cachés dans un garde-robe de la cafétéria. Le tueur a tout simplement ouvert la porte et les a abattu comme deux poissons dans un baril. Même chose pour le Bataclan où ceux qui ont fui dans la loge des artistes se sont fait assassiner facilement. Comme un feu, sortez du bâtiment, ne vous y cachez pas.
  • négocier avec le tueur, le supplier. C'est un psychopathe, n'essayez pas de le raisonner, il ne répond pas aux mêmes stimulus de compassion que l'humain normal. Votre vulnérabilité va l'exciter encore plus.
  • obéir au tueur. Ne le croyez pas s'il vous dit de faire une action comme se mettre en peloton d'exécution en supposant qu'il vous gardera en vie. Ne lui donnez pas la chance d'exécuter son plan comme il l'a planifié.

Jouer au poltron

La nature humaine étant ce qu'elle est, dans une panique c'est chacun pour soi. Il y a quelques témoignages de personnes qui se sont sacrifiées pour sauver d'autres mais aussi beaucoup d'exemples de piétinements, de lâcheté, d'abandonner les autres à leur sort. Je vous dirais que ce n'est pas trop grave de penser à votre vie avant celle du voisin à moins que vous projetiez quelqu'un sur le tueur, ce qui équivaudrait presque à un meurtre. Si vous sauvez votre vie, vous aurez tout le reste de celle-ci pour vous racheter si vous pensez avoir été lâche.

J'ai pensé longtemps que la femme à côté de moi avait été tuée sur sa chaise parce que je ne l'avais pas avertie du danger. Ce n'était pas une fierté et ça polluait ma psyché périodiquement jusqu'à tant que je retrouve cette femme, bien vivante. Elle s'en était tirée quoique blessée et surtout elle ne me tenait rigueur de rien. J'en suis devenu tellement soulagé.

Un héros vivant vaut plus qu'un héros mort

Doit-on jouer au héros? Doit-on se mettre en groupe, sauter sur le tueur, en sachant que certains vont se sacrifier pour sauver de futurs morts. Qui est prêt à mourir pour sauver tous les autres qu'il ne connaît même pas? On est toujours étonné que un ou deux tueurs ai(en)t semé la terreur parmi plus d'une centaine de personnes sans aucune riposte, car c'est vrai qu'une action de groupe mettrait fin à la tuerie assez rapidement.

Dans l'avion au-dessus de la Pennsylvanie, le matin du 11 septembre 2001, les passagers ont eu le temps de préparer un plan pour tenter de combattre les terroristes. Mais dans un moment de panique, il est très difficile de jouer aux héros en groupe, à moins qu'un leader naturel prêt à se sacrifier se manifeste en pleine cohue. Je rêve du jour où ça se produirait car nous pourrions enfin prouver qu'il existe une défense de première ligne contre les terroristes, ce qui découragerait sûrement les potentielles recrues. À la base, la décision de jouer au héros revient à vous, vos valeurs, votre cheminement.

Faites confiance à la vie

En conclusion, rassurez-vous que votre mort surement paisible surviendra à la suite d'une vie remplie, à un âge avancé et entouré de vos êtres chers. Mais si vous avez l'horrible malchance de vivre une tuerie, j'espère que cet article pourrait faire la différence entre votre mort prématurée ou votre survie. Et si vous survivez, ayez confiance que vous trouverez un aspect positif à cet évènement et que ça ne vous terrassera pas pour le reste de vos jours. Le grand perdant sera toujours le tueur.

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