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Cruelle Critique: Blade Runner 2049

Denis Villeneuve se place désormais aux côtés des Lucas, Spielberg, Scott et Kubrick.

08/10/2017 08:00 EDT
Warner Bros.

"Sometimes to love someone, you got to be a stranger."

- Rick Deckard (Harrison Ford) dans Blade Runner 2049

J'ai une relation d'amour-haine avec Denis Villeneuve. Depuis Polytechnique, son 3e film, que j'ai détesté (mais je ne suis pas impartial, car j'ai (sur)vécu la tuerie de Polytechnique), j'ai visionné tous ses films sauf Prisoners. Je lui reconnais son talent innovateur, mais ses nombreux tics cinématographiques m'horripilent de film en film. Et avec son avant-dernier Arrival, une histoire de premier contact avec une civilisation extra-terrestre tirée d'une nouvelle d'un auteur de science-fiction, j'avais décrété que Denis Villeneuve n'aime pas la science-fiction ou ne comprend pas la science-fiction.

Avec Blade Runner 2049, je dois me rétracter. Denis Villeneuve a effectivement créé une oeuvre majeure de science-fiction au cinéma en bonne et due forme.

Les faits

J'ai assisté à une des premières séances du film, un jeudi soir, en version originale sans sous-titres et en 3D. Ce que peu de gens savent c'est que quand on dit qu'un film sort tel vendredi, en réalité les premières séances publiques ont lieu le jeudi ou même le mercredi.

La salle demi-remplie accueillait assurément surtout des fans bilingues de Blade Runner que de Denis Villeneuve. Dès les premières minutes du film, j'aurais souhaité la version sous-titrée française, car souvent les personnages murmurent et j'ai perdu quelques dialogues ici et là. Et comme, il y a peu de dialogues, chaque mot est important quoique Denis Villeneuve nous répète trois fois plutôt que deux certains dialogues-clés qui ouvrent les portes de l'intrigue.

Pour ce qui est du 3D, c'est un gismo inutile selon moi, car notre cerveau crée son propre 3D même avec un film en 2D. Mais ce marketing n'est pas décidé par le réalisateur québécois.

Il était une fois un réplicant...

Pour rappeler à ceux qui ont vu le premier Blade Runner de Ridley Scott depuis trop longtemps, cette histoire se déroulait en 2019 dans un Los Angeles (ah ces réalisateurs de Hollywood) dystopique, pluvieux, japonisé, où la compagnie Tyrell produisait des "réplicants", des robots pratiquement humains qui servent d'esclaves à l'humanité, mais qui se révoltent tuant même leur Créateur. Bonjour Frankenstein!

Dans un style de film noir de détective, Harrison Ford y jouait Rick Deckard, un "blade runner", policier chargé de traquer et éliminer les réplicants rebelles. Tout ceci inspiré d'une nouvelle de science-fiction de Philip K. Dick Do Androids Dream of Electric Sheep?

Le film, garni de scènes de combats et de poursuites, restait notable pour l'atmosphère oppressante de ce Los Angeles apocalyptique et la scène finale de la mort du réplicant-leader traitée avec poésie demeure une séquence d'anthologie. À la fin, Deckard s'enfuyait avec Rachael, une réplicant dont il est tombé amoureux.

L'arrivée de Ryan Gosling en 2049

(La suite révèle des éléments importants du scénario, nous préférons en aviser le lecteur).

Le film de Denis Villeneuve nous propulse 30 ans plus tard, en 2049. C'est trop vite? Vous êtes étourdis? Peut-être voudriez-vous visionner, au préalable, trois courts-métrages que notre réalisateur québécois a commandés à trois de ses amis réalisateurs qui expliquent un tant soit peu ce qui s'est produit durant cet intervalle de 30 ans.

Blade Runner Black Out 2022 est un film d'animation d'une quinzaine de minutes traitant de la panne catastrophique des appareils électroniques, ramenant l'Humanité (L.A.) à zéro en mai 2022. Blade Runner 2036, un court-métrage de moins de 10 minutes, nous présente les nouveaux réplicants de la Wallace Corporation avec Jared Leto, hypnotique, dans le rôle de l'inquiétant Niander Wallace, directeur de la compagnie. Blade Runner 2048: Nowhere to Runintroduit le personnage de Sapper Morton (imposant Dave Bautista) qui aura une interaction des plus difficiles avec Ryan Gosling au début du long métrage.

La scène initiale gorgée de tensions rappelle celle dans The Good, The Bad and The Ugly de Sergio Leone ou même Inglorious Basterds de Tarantino.

Dès les premières minutes, un texte à l'écran nous résume les 30 années avant 2049 et le film débute avec une vue aérienne époustouflante de L.A. On comprend assez vite sans même avoir vu la bande-annonce que Ryan Gosling joue agent K, un blade runner tout comme Deckard ayant pour mission l'élimination des anciens réplicants. La scène initiale gorgée de tensions rappelle celle dans The Good, The Bad and The Ugly de Sergio Leone ou même Inglorious Basterds de Tarantino. Une des grandes premières scènes du cinéma.

Qui suis-je? Que sais-je?

Je parlais des tics cinématographiques de Denis Villeneuve qui m'énervent et un de ses principaux est que l'héroïne est souvent en perte de contrôle de son destin, ballotée à droite et à gauche par des hommes et nous le spectateur sommes tout aussi inconfortablement ballotée. Désagréable. Or, dans Blade Runner 2049, ce n'est pas une héroïne qui subit ce sort, mais bien un héros, Ryan Gosling. Agent K contrôle peu de choses dans sa vie, incluant son passé (indices, indices...) et est malmené par deux femmes, sa patronne du LAPD et le numéro 2 de la Wallace Corporation.

C'est au spectateur de s'interroger et c'est le signe d'une grande oeuvre quand un film réussit cet exploit à questionner le public une fois les crédits terminés.

Une simple date gravée dans un arbre remettra en question toute son existence. Mais quelle existence exactement? Et c'est justement un des thèmes très importants du film, qui est le plus vivant? L'humain? Le réplicant? Ou l'hologramme hyper humanisé qui fait office d'intérêt féminin pour Agent K? Ou bien tout le monde est également existant. Ou au contraire, personne n'est vraiment vivant. Vous comprendrez que le film ne répond à aucune de ces questions. C'est au spectateur de s'interroger et c'est le signe d'une grande oeuvre quand un film réussit cet exploit à questionner le public une fois les crédits terminés.

Le secret est dans la distribution

Mais le talent de Denis Villeneuve se manifeste surtout dans la maîtrise de ses acteurs. Jared Leto est absolument terrifiant dans son rôle du vilain messianique aveugle. Ryan Gosling montre qu'il peut être autre chose que le beau gosse assuré et dominant. Harrison Ford crève l'écran quand il apparaît au milieu du film avec tout le poids de ses près de 50 années de carrière.

Denis Villeneuve se place désormais aux côtés des Lucas, Spielberg, Scott et Kubrick.