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«Risez, risez, les élites»

19/01/2017 08:37 EST | Actualisé 19/01/2017 08:37 EST

Des gloussements et éclats de rires dans les chaumières luxueuses au décor minimaliste des élites québécoises accompagnaient la diffusion de l'entrevue de Bernard Gauthier à Tout le monde en parle ce dimanche 15 janvier. Remarquez que je ne le nomme pas avec son surnom dégradant de Rambo. À moins qu'il y tienne lui-même, mais M. Gauthier est plus qu'un rappel à une icône caricaturale du grand écran.

Donc, dans une de ces entrevues qui perpétuent le titre de l'émission, tout le monde parlait le lendemain du langage tout sauf châtié du sympathique Bernard, un gars de construction rude qui cache une âme d'enfant curieux de ce qui se passe dans le Plateau, et de ses déclarations inopinées sur les habitudes des femmes de la Côte-Nord.

Et les élites québécoises de dénigrer quelqu'un sur son langage et sur son propos parce qu'il n'est pas leur langage et leur propos. Si ce n'est pas du racisme intellectuel, qu'est-ce que c'est?

Les élites

Mais qui sont ces élites québécoises? Ce sera ma définition, moi qui ne suis pas une élite québécoise, pas encore et probablement jamais. Une élite c'est quelqu'un qui a réussi avec le système en place. Une élite c'est tout les Pierre-Yves McSween de ce monde qui nous expliquent comment sauver des cennes grâce aux déductions d'impôt pendant que la vraie façon d'être une élite est d'écrire un livre sur comment sauver des cennes grâces aux déductions d'impôt.

Une élite, c'est rejoindre la célébrité, c'est être une personnalité publique de catégorie A, B ou même C. Une élite, c'est fonder une famille, acquérir une propriété, passer de la classe moyenne inférieure à celle supérieure. Les élites, ce sont tous ceux qui ne sont pas des élites.

OK. Alors qu'est-ce qui n'est pas une élite? On n'est pas une élite quand on est en mode survie. Quand la stabilité financière nous échappe, quand on est un no-name, quand l'idéologie du Plateau et du Mile-End nous est étrangère. On n'est pas une élite quand on travaille de façon acharnée toute sa vie pour arriver à sauver des cennes sur des déductions d'impôt. On n'est pas une élite quand on sent que le système en place n'est pas là pour notre bien-être, quand on se sent né à la mauvaise époque, quand les élites nous disent que nous ne sommes pas dans leur camp.

On n'est pas une élite quand l'option «Qu'est-ce que j'ai à perdre?» nous effleure l'esprit dans le bureau de vote alors que notre crayon s'apprête à mettre un X sur le candidat au langage rustre et aux idées simplistes qui parle au petit peuple. Le petit peuple des non-élites.

Bernard Gauthier et ses maladresses langagières pardonnables

Bien que le montage de TLMEP rend justice au propos de Bernard Gauthier, ce que les médias du lendemain ont retenu, c'est sa déclaration maladroite sur les femmes qui jasent de linge dans un coin et les hommes de politique sur le patio.

Premièrement, on peut se permettre un sourire sachant que les hommes ne jasent sûrement pas seulement de politique sur le patio, qu'ils ont probablement des sujets beaucoup plus libidineux. Deuxièmement, les femmes jasent peut-être de linge pendant cinq minutes, mais supposons avec confiance qu'elles doivent surtout se plaindre du rôle ou du peu de rôles que les hommes de la Côte-Nord leur laissent. Bernard ne peut le savoir, il ne fait pas partie de ces discussions.

Mais il parle de ce qu'il connaît et ce qu'il connaît, c'est ce que 95 % des familles québécoises connaissent ou ont connu lors d'une fête, éventuellement les hommes vont se retrouver à jaser dans leur coin et les femmes dans leur coin. Que ce soit archaïque et que cela nous ramène au «boys club» à cigares du 19e siècle britannique, je veux bien trouver ça déplorable, mais Bernard décrit ce qu'il voit dans son milieu et je ne vois pas une once de sexisme là-dedans.

Le grain de sable dans l'engrenage

Ensuite, il a eu la maladresse de s'improviser en riant ministre de la lingerie, une boutade évidemment peu réfléchie sur sa préférence sexuelle, l'hétérosexualité, qu'il a tenté de rectifier trop tard. Encore là, les féministes, dont une juste à côté de lui, se sont senties insultées pour si peu.

Tout cela masque malheureusement son discours important, un peu simpliste, mais efficace, qui est : «Je suis le grain de sable que vous pouvez envoyer dans l'engrenage de la machine politique québécoise». Dans le but? Que le grain de sable fasse dérailler la machine, que le statu quo politique se termine, que les élites quittent leur tour d'ivoire, que les élites partagent, que le petit peuple quitte le mode survie, que le petit peuple reprenne espoir à l'avenir.

C'est utopique? Personne n'est vraiment en mode survie au Québec? Aide-toi et le ciel t'aidera? Seuls les flancs mous n'arrivent à rien? Oh, mais c'est ça le discours du capitalisme sauvage. C'est ça cette vision que le capitalisme ne récompense que ceux qui se donnent le succès, que qui veut, peut et que les autres crèvent, ils le méritent. Une vision très «sélection naturelle de la société». Le capitalisme qui ne s'occupe que des gagnants et tente d'éliminer les perdants.

L'autre Bernard Gauthier

Rarement vu à la télévision, la suite de l'entrevue se poursuivait sur ses idées concernant les immigrants, une réaction justifiée, mais un peu paranoïaque sur les taux d'immigration actuels au Québec, et sa constatation en direct (ou presque) que dans le fond il avait peut-être tout simplement peur de l'inconnu et qu'il devrait réviser sa position. Mais, sincèrement, quand avez-vous vu quelqu'un faire un mea culpa à la télévision et grandir moralement devant les auditeurs? Pour cette raison, Bernard Gauthier est un bien plus grand homme que plusieurs le pensent.

Oui, les élites, riez, riez. Riez de son peu de culture générale, de son langage, de ses maladresses, de sa naïveté. Vous rirez moins quand vous verrez l'armée derrière lui, écœurée du statu quo politique, démantibuler la machine et même si elle sera rebâtie, elle ne le sera pas avec vous.

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