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Qui se cache derrière le miroir?

10/12/2015 11:10 EST | Actualisé 10/12/2016 05:12 EST
Dynamic Graphics Group via Getty Images
Woman Looking At Her Face In Bathroom Mirror

La fascination pour le reflet de sa personne remonte aux débuts de l'humanité. Narcisse s'est noyé, épuisé qu'il était à trop regarder son image dans l'eau. Les conquérants français ont établi les bases du commerce avec les Autochtones en échangeant de la fourrure contre des morceaux de miroir. Ces objets brillants leur permettaient alors de mettre en image leurs corps, leurs costumes et la gestuelle de leurs rituels.

Combien de fois tout au long de notre vie nous arrêterons-nous devant un miroir ou un objet reflétant? Des milliers de fois sûrement. Se regarder pour s'assurer que rien de notre allure, telle qu'organisée le matin avant de quitter la maison, n'a bougé. S'épier dans la glace pour télescoper le moindre détail, un cheveu blanc, une peau morte sur l'épaule, un sourcil mal aligné; « Objects in mirror are closer than they appear » peut-on lire sur les rétroviseurs de nos voitures. Et cette cérémonie du rouge à lèvres appliqué avec précision telle une œuvre de maître. Ces manies peuvent se muer en obsessions tout comme l'habitude de se peser et de vérifier plusieurs fois par jour si le pèse-personne n'est pas défectueux. Notre visage, comme la ville de Montréal, est un chantier; maladivement nous pouvons en refaire la façade, améliorer les infrastructures et en modifier éperdument la géographie.

Ce geste, ou plutôt ce tic, alimente malheureusement son lot d'inquiétudes. Lors de mon atelier, à la question « que voyez-vous dans le miroir? », Madame S., une participante, m'a répondu ceci : « J'veux rien savoir d'aller voir les baleines à Tadoussac. J'en vois une à tous les matins devant mon miroir ». Hélène, elle, ressemble tellement à sa mère décédée il y a 12 ans, qu'elle se surprend à demander à cette apparition qui surgit dans la glace : « Qu'est-ce que tu fais là toi? ». Renaud, quant à lui, est hypnotisé par ses beaux yeux bleus piscine ourlés de noir. Il n'est aucunement affecté par les taches qui tavellent son visage ni par ses longs poils, épais comme du fil à coudre numéro 10, qui jaillissent comme un feu d'artifice de ses oreilles.

De ces trois personnes qui se regardent, se jugent et se voient, Hélène voit la similitude de son visage avec celui de sa mère, Renaud est envoûté par ses yeux alors que Madame S. entretient une image erronée d'elle-même. Voilà bien le danger de trop s'examiner. « L'identité se nourrit de la fréquentation régulière de son visage dans le miroir. Nous ne connaissons de notre apparence que des reflets fugaces. Pourquoi un tel aveuglement? Notre perception de nous-mêmes ne peut qu'être fausse, déformée par nos émotions, nos souvenirs d'enfance et le regard des autres. Cet hiatus inévitable, entre notre être de chair et d'os et l'image que nous avons, nous fait parfois souffrir. Nous ne voyons souvent que nos défauts, nous nous imposons des tares ». Laurence Lemoine, « La photo qui m'a révélée », Psychologies Magazine.

Imaginez un instant qu'au centre de ce miroir se trouve un judas, ce petit œil dans la porte d'entrée de la maison qui nous permet de lorgner à l'extérieur. Qui attend derrière la porte? Ouvrir ou feindre d'être absent? Qui se cache derrière le miroir? Notre histoire présente et passée? Qui sont ces fantômes derrière la glace qui faussent notre regard ou ces personnages qui s'invitent dans notre miroir? D'où proviennent ces bruits de fond dans nos pensées, ce vacarme qui nous empêche de nous concentrer sur nos atouts, qui nourrit l'image négative que nous avons de nous-mêmes et qui ressasse nos sentiments de colère, de joie, de honte, de gêne, nos bons coups comme les moins heureux.

Le miroir et la loterie ont ceci en commun : certains jours sont plus heureux que d'autres, mais l'espoir que le gros lot apportera le bonheur est illusoire. Qu'on se regarde 100 fois dans la glace ou qu'on actionne 200 fois la machine à sous, il y a peu de chance qu'un changement se produise. N'apparaîtront jamais dans le miroir ni Angélina Jolie ni Brad. Le miroir nous renvoie notre intériorité exprimée en traits faciaux hydratés de crème anti-rires ou notre sérénité logée dans nos yeux heureux. Notre regard est traversé par toute la gamme des émotions et des sentiments. Semblerait que tous les muscles de notre visage participent à transmettre nos états d'esprit.

Comment réagiraient nos parents, nos enfants, nos amis, nos collègues de travail si un micro était intégré à notre miroir et leur transmettait ces phrases assassines que nous nous adressons via le judas de la porte? Persona non grata (personne qui n'est pas la bienvenue) semble crier le miroir. Gardons-nous secret ces malaises physiques qui nous hantent, les associons-nous à une forme de défaite voire d'échec, d'injustice? Ces dévalorisations devant le miroir laissent-elles supposer d'autres insatisfactions dans notre vie? N'est-ce que la pointe de l'iceberg?

«Souriez», commandera le photographe aux invités de la noce; «Cheese», lancera votre ami pour la captation d'un ego-portrait; «Sexe», marmonnera un fêtard à l'haleine avinée pour créer une ambiance à la photo. Autrement dit, forcez-vous et ayez l'air heureux, c'est dans l'air du temps tout comme la performance, le look gagnant et la musculation. Namaste!

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