Comme chaque samedi, avec leur fils de 3 ans, John et Cathy se rendent au supermarché de leur quartier pour y faire le plein d'achats. Bien qu'il doive surveiller son budget, le couple fait partie de la classe moyenne et s'efforce de bien manger. Auparavant, les deux achetaient en ne se laissant guider que par leur goût, mais ils sont dorénavant des consommateurs beaucoup plus avertis. Le comptoir des produits laitiers est l'un de ceux où ils se sont attardés particulièrement aujourd'hui, et ils y ont découvert une situation de « marché » qui les a rendus perplexes.
Les prix sont des signaux
En comparant le prix du lait liquide dans lequel on a laissé toute la graisse (lait entier) avec celui du lait sans graisse (lait écrémé), le couple a constaté que les deux prix sont à peu près identiques. Bien qu'il ne soit pas économiste, le père n'a pu s'empêcher de se poser la question suivante : en toute logique, le lait entier ne devrait-il pas être vendu sensiblement plus cher, puisqu'il a la graisse « en plus »? Puis, il s'est rappelé qu'un de ses oncles qui travaille dans une ferme laitière lui avait dit récemment que plus une vache produit de graisse dans son lait, plus elle doit manger, ce qui augmente évidemment les coûts de production.
Pour ce qui est de la mère, toujours soucieuse d'une bonne alimentation pour sa famille, elle sait que la valeur du lait réside avant tout dans son contenu en protéines et minéraux (surtout le calcium), de même qu'en vitamines ajoutées. Aujourd'hui, elle a décidé de lire attentivement l'étiquette nutritionnelle des deux types de lait. Cela lui a permis de constater que si elle portait son choix sur un contenant de lait entier plutôt que sur un de lait écrémé, elle obtiendrait à peu près le tiers de plus du total des matières laitières - toutes des matières autres que l'eau - et environ le double d'énergie alimentaire (les calories). De plus, que le choix soit le lait pleine graisse ou celui sans graisse, pour chacune des matières autres que la graisse, la teneur est très semblable.
Étant donné que le prix du lait entier est souvent semblable à celui du lait écrémé, le couple a conclu que, de toute évidence, s'il achetait le premier, il ne payait pas les « coûts encourus pour produire » la graisse; en d'autres mots, le lait écrémé ne leur semblait pas être vendu au consommateur à un prix ayant été réduit en proportion de la graisse qu'on lui avait enlevée. Ils ont donc pensé que cette structure de prix ne respectait pas les principes d'une économie saine.
Vu qu'avec le lait entier, le couple obtenait beaucoup plus pour le même prix, c'est ce lait qu'il a décidé d'acheter. Or, dans une telle situation de « marché », peut-on conclure que son choix aurait été le même s'il avait eu à payer le coût de la graisse? [Si on compare avec un secteur de consommation très populaire, celui de l'automobile, on sait bien que beaucoup de gens feraient l'acquisition d'un modèle luxueux s'il n'avait pas à payer la grande différence de prix par rapport à une voiture beaucoup plus ordinaire!]
Implanter une structure de prix soutenable
Chaque secteur d'activité économique aimerait sûrement pouvoir trouver un nouveau mode de fonctionnement qui puisse fortement réduire ses coûts et accroître grandement ses profits et son expansion. Et chacun le souhaiterait encore plus si ce nouveau fonctionnement lui permettait simultanément d'améliorer son image de bon « citoyen corporatif » parce qu'il lui ferait utiliser les ressources de façon vraiment plus efficiente de même que contribuer beaucoup mieux à ce que le pays tire le meilleur parti de son économie. Or, le secteur laitier n'a-t-il pas une telle possibilité?
Pour ce dernier, cette possibilité de modifier son fonctionnement consiste, au départ, à adopter une structure de prix qui corresponde mieux au principe de base d'un fonctionnement économique sain, tel que l'a décrit Ron Dean (Australie) dans le rapport d'un symposium international sur la Chine, organisé par cette dernière et la Banque mondiale* : «Un principe de base en économie de marché est que les coûts encourus pour produire un produit, incluant un rendement approprié sur le capital employé dans sa production, devraient être inclus dans le prix de ce produit. [...] C'est, bien sûr, un énoncé très simplifié, et des centaines de livres ont été écrits pour nuancer, débattre et approfondir cette idée. Une autre façon de le dire, aussi sujette à de nombreuses nuances, est qu'il est important de fixer une structure de prix adéquate si vous désirez une allocation des ressources qui soit la plus efficiente, et si vous voulez tirer le meilleur parti de votre économie.» (traduction libre)
Cette citation semble bien indiquer à quel point une structure de prix adéquate est capitale pour ne pas envoyer de faux signaux économiques à un secteur donné, c'est-à-dire pour permettre à ce dernier de prendre les bonnes décisions de fonctionnement.
Quand John et Cathy prennent la décision du type de lait à acheter, c'est le signal de la prétendue «demande du consommateur» (le marché) qu'ils envoient au secteur laitier. Mais comment peut-on qualifier ce signal si les prix comparatifs des produits entre lesquels le consommateur fait son choix ne reflètent pas le coût de production des éléments qui composent ces produits? Or, il semble bien que ce soit le cas pour les prix du lait; le prix du lait entier ne devrait-il pas être très supérieur à celui du lait écrémé?
L'implantation d'une structure soutenable pour les prix du lait donnerait sans doute de meilleurs repères économiques. La science et technologie pourrait ainsi mieux manifester ce dont elle est vraiment capable!
*World Bank Discussion Paper No 335, « Policy Options for Reform of Chinese State-Owned Enterprises », Proceedings of a Symposium in Beijing, June 1995.
D'ailleurs ceux qui pensent que la production laitière est subventionnée sont dans l'erreur. Le système de quotas permet d'ajuster l'offre à la demande afin que les producteurs couvrent leur coût de production.
D'autres productions, telle celle du porc et du boeuf par exemple, profitent d'une assurance-stabilisation pour compenser les variations de prix du marché et garantir aux producteurs agricoles un revenu net minimum. Or, les producteurs cotisent pour avoir droit à cette assurance, comme toute autre assurance d'ailleurs. Oui,le gouvernement paie la balance, mais c'est le prix à payer pour consommer local.
Un peu d'ironie en ce dimanche matin.....
Je bois du lait 3,25% pour le gout. Entre boire de l'eau et du lait écrémé, je cherche la différence....
Précisons une chose: j'ai l'impression en lisant cet article que des vaches produiraient du lait 3,25% et d'autres du lait écrémé? ( plus une vache produit de graisse dans son lait, plus elle doit manger???) Le hic, c'est que le lait recueilli chez toutes les vaches se tient entre 6 et 7% et les vaches mangent toutes également. C'est la compagnie laitière (Natrel, Québon, etc.) qui écrème le lait pour en faire du lait 3,25%, 2% 1% et écrémé, gardant la crème pour la vendre ensuite sous forme de crème....
Une petite visite à la ferme tout le monde?
Par contre la Pasteurisation doit etre maintenue, quand meme, ( Tuberculose et autres maladies contagieuses ont ete eradiquees grace a cela). Oui pour un voyage a la ferme , pour tous nos jeunes ecoliers...
pierre m de ruelle
J'ai beaucoup appris de mes visites à la ferme; c'est drôlement instructif et passionnant. (si je disais cela concernant la visite à la ferme, c'est sans snobisme, moi-même ayant longtemps dans l'ignorance de ce que nous mangeons).
Que proposez vous? Et croyez moi je ne suis pas un adepte de la simplicite volontaire... au fait rien n'est tout blanc, rien n'est tout noir, generaliser n'est guere constructif.
pierre m de ruelle
C'est vrai que le lait est moins cher chez nos voisins, mais c'est au prix de la concentration des troupeaux et de la disparition des fermes familiales au profit de la grande entreprise agro-alimentaire.
De plus, la recherche continuelle d'efficacité et de productivité ont amené la plupart des producteurs américains à utiliser la somatotropine bovine (STB, aussi connue sous son acronyme anglais de BST) pour augmenter la production laitière. Mais cette hormone augmente la fréquence des mastites chez les vaches et amène une sur-utilisation des antibiotiques dans l'alimentation des vaches. C'est une des raisons pourquoi la STB est interdite au Canada.
Si le lait est moins cher dans le sud, c'est que son prix ne tient pas compte des coûts environnementaux et sociaux (sans oublier la souffrance animale) causés par la concentration des fermes et des troupeaux et l'augmentation artificielle de la production des vaches.