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La religion du multiculturalisme ou comment échapper à l'inscription politique?

12/10/2016 09:12 EDT | Actualisé 12/10/2016 09:12 EDT

On doit aux études de John-Batista Vico, l'idée d'une humanité marquée depuis ses origines les plus lointaines par l'obligation de s'accommoder de trois réalités structurant son être au monde. Il s'agit des idées concernant la relation au divin, à l'amour et à la mort. À cette enseigne, le Québec ne fait pas exception. La Commission sur les accommodements religieux, les débats sur le mariage gai et la commission sur l'aide médicale à mourir en font foi. C'est dire l'importance du retour réflexif constant sur notre rapport politique au religieux.

En lisant le bel essai de Mathieu Bock-Côté (Le multiculturalisme comme religion politique, Cerf, 2016, 366 pages) posant le problème du multiculturalisme envisagé comme religion politique, j'ai retrouvé l'occasion d'assumer cette réflexion.

Sa contribution est assortie d'une mise en garde : «C'est le propre des religions politiques que de conduire au totalitarisme.» On s'en convainc en évoquant le triste souvenir du nazisme comme du stalinisme. Son livre nous convie à la vigilance dans nos efforts contre la démesure politique.

Il faut être naïf pour faire fi de cet avertissement et nous croire à l'abri d'autres asservissements. La démocratie n'est pas immuable, elle est fragile et elle dépérit du fait de toute désaffectation citoyenne. C'est une raison suffisante de réfléchir avec Bock-Côté.

D'entrée de jeu, il met la table : «Se pourrait-il que la démocratie se retourne contre elle-même? Se pourrait-il que le démocratisme ait enclenché une nouvelle dynamique historique qui diffuserait le virus d'un égalitarisme morbide dévorant les fondements de l'ordre social?»

Les dogmes de la nouvelle religion...

La question est posée. La religion politique du multiculturalisme, comme toute religion, a ses dogmes. Parmi eux, j'en relève trois: le progressisme, la diversitarisme et l'humanitarisme.

Ma perception de la critique proposée par Bock-Côté est que le premier est un «dogme capital» dont les deux autres découlent de source.

Le progressisme représente «l'ontologie critique de l'existence sociale». Comme toute ontologie, il fournit l'horizon de compréhension fondamental des liens humains. «Le progressisme [écrit-il] est une philosophie de l'émancipation radicale appelée à retrouver la vérité enfouie de l'être humain en dessous de l'ordre historique qui l'aurait mutilé.» Le péché originel à l'encontre de cela est lié à tout esprit conservateur et les pécheurs se reconnaissent à leur psychologie pathologique. Ils ont l'air de «fous, de brutes ou de désespérés».

Ces citoyens défigurés par leur attachement maladif au passé, à la manière d'une nouvelle statue de Glaucus, ne savent pas célébrer le culte de la diversité ni celui d'un humanisme exacerbé. Ils ne savent pas marcher au bon pas sur la route du progrès. Ils ne comprennent pas que «la diversité elle-même s'impose à la manière d'un sujet révolutionnaire de substitution.»

Échappant à ce mouvement, les conservateurs impénitents à la triste mine, sont plus à plaindre qu'à blâmer. Dans la logique de la religion politique, ils sont timorés. Ils ne sont pas animés par la pulsion de l'autoengendrement, ignorant l'évidence du pouvoir sans réserve de l'homme sur le monde, particulièrement sur la nature.

Cela est bien illustré par la théorie du genre. Elle offre un véritable paradigme de la reconnaissance du dogme progressiste : «La théorie du genre, de ce point de vue, dont on a beaucoup parlé depuis quelques années, est moins une folie passagère adoptée par des idéologues excités que le point d'aboutissement le plus naturel d'une philosophie politique démiurgique qui entend créer l'homme à partir de rien, d'un retour à l'indéterminé, à l'informe, au monde d'avant le monde, à partir d'un fantasme de toute-puissance qui en est aussi un d'auto-engendrement.»

Les hérésies conséquentes ...

Si toute religion a son crédo, elle prévient aussi des hérésies. Le livre en décrit plus d'une et le lecteur sera attentif aux analyses décapantes réservées aux attitudes rébarbatives à l'égard des postures multiculturelles à la mode.

L'orthodoxie, au nom d'un culte aveugle aux droits de l'homme, semonce vertement la reconnaissance de l'autorité, se méfie des institutions et sape les aspirations à la verticalité des rapports : «L'imperium des droits vient limiter les prétentions de la souveraineté à la verticalité. Ce qui lui permettrait traditionnellement non seulement d'arbitrer entre les droits, mais aussi de les relativiser par rapport à la figure de l'intérêt général.»

Le multiculturalisme devient une religion dont les promesses de salut sont ralenties par les mentalités passéistes et rétrogrades des religions traditionnelles.

Il s'agit de se débarrasser du vieux levain fondateur de l'identité politique pour lui substituer une fiction identitaire festive résolument promise à plus d'égalité et d'autonomie. Le mandat est de reconstruire. Le moyen vise une rééducation citoyenne. La pédagogie politique en ces matières prétend «moins transmettre l'héritage que de délivrer l'homme.»

De toutes les injonctions contraires au «théologiquement correct multiculturel», la religion traditionnelle et le catholicisme en particulier affichent l'opposition la plus radicale : «la morale traditionnelle d'inspiration judéo-chrétienne sera présentée comme un fascisme ordinaire tant elle imprimerait sur les consciences une série d'inhibitions contraires au nouveau désir d'émancipations débridé de la subjectivité.»

Bref, le multiculturalisme devient une religion dont les promesses de salut sont ralenties par les mentalités passéistes et rétrogrades des religions traditionnelles. Trouverait-on malgré tout une place pour leur expression dans le projet multiculturel? Si oui, ce sera à condition de souscrire au dogme nouveau et de renier le contenu archaïque les ayant vus naître.

Les raisons d'espérer...

Quand on termine l'essai, il semble y avoir peu ou prou de raisons d'espérer. C'est une critique en règle d'un projet politique métamorphosé en ersatz de religion. Il y a cependant beaucoup à apprendre du regard incisif porté par Mathieu Bock-Côté sur notre démocratie, sur sa transformation et les risques de dérives pouvant mener à des lendemains sombres.

Mais il serait injuste de ne pas remarquer, au fond de l'analyse et à la faveur de l'exposition de maux variés, la présence d'un espoir résurgent. Bock-Côté suit des lignes de force pérennes et nous convie à penser à nouveau nos orientations anthropologique et politique. Il invite au retour à l'essentiel et il provoque le désir d'envisager lucidement les conditions pour ne plus échapper à notre inscription politique.

À cette enseigne, par exemple, il reformule les problèmes de fond, il appelle avec courage l'homme actuel à considérer que «la conscience de sa finitude n'est pas un obstacle à abattre, mais la condition même de son humanité. Son ancrage dans une identité sexuée et historique n'est pas une négation de son génie créatif, mais la condition même de son inscription dans le monde.»

Mathieu Bock-Côté écrit comme il pense et il pense comme il vit, c'est-à-dire: goulûment! Il a l'esprit avide de comprendre et de partager. De cela je tire deux constats: d'une part, sans rien sacrifier à la rigueur, sa plume est engagée, elle invite à la conversation. D'autre part, son verbe est généreux même au risque de bousculer un peu. Ces deux qualités suffisent à le lire. La lecture de son livre pourvoit à assumer le devoir de tout citoyen soucieux de préserver la santé politique québécoise.

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