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La bêtise des bilingaleux

02/01/2015 01:42 EST | Actualisé 04/03/2015 05:12 EST

On ne peut plus ouvrir la radio, la télévision ou sortir de chez soi sans se faire assaillir par une masse de gens contaminés par une variante génétique de la gale semblant s'attaquer prioritairement au cerveau. Après des siècles de lutte pour préserver notre langue, une nouvelle génération de bilingaleux semble prête à tout renier et à enfin embrasser l'hallucination trudeauiste d'un Canada galeux d'une côte à l'autre. Chansons bilingues, anglais intensif, english partout ; certains sont probablement à plancher sur une manière d'introduire le gène de l'anglais directement dans le fœtus.

Malgré les drogues psychédéliques et l'odeur du patchouli, nos prédécesseurs des années 1960 et 1970 semblent avoir été beaucoup plus lucides que leurs émules des années 2000. On avait compris à l'époque que de permettre la cohabitation de la poule et du renard ne profitait pas également aux deux. Une bonne protection, voilà ce qu'il nous fallait. Si en 1972 près de 90% des allophones fréquentaient l'école anglaise, il a fallu la Loi 101 pour tout inverser cinq ans plus tard.

Quatre décennies plus tard, les bilingaleux ont repris le contrôle et s'emploient à tout cochonner d'anglais. Dans une sorte de schizophrénie collective, ils se montrent à la fois attachés à la langue française et désireux d'angliciser leurs enfants au plus vite. Ils ne voient pas de contradiction ; ils ne comprennent pas que le jour où tous les Québécois seront bilingues sera le jour où l'anglais sera la véritable langue commune du Québec. Pourquoi un immigrant apprendrait-il le français s'il peut se faire servir en anglais à l'épicerie, à la banque, au gouvernement, au dépanneur, partout ? Ce sont les unilingues qui tiennent notre pays à bout de bras.

Le mot honni a été prononcé : unilinguisme. Signe d'un déclin accéléré de notre situation, l'unilinguisme français devient de plus en plus suspect. Même si la normalité, partout sur cette planète, est à l'unilinguisme, et même si les Québécois sont déjà infiniment plus bilingues que les Canadiens, ce ne sera jamais assez pour les bilingaleux.

Qu'on me comprenne bien ici : de tout temps, l'élite, dans tous les pays, a été multilingue. Il y a une différence fondamentale entre une élite multilingue et la masse des citoyens à qui on impose l'anglais de force, de manière intensive, dès le plus jeune âge. Le premier cas mène aux échanges internationaux ; le deuxième à la disparition. Fulgence Charpentier écrivait déjà, en 1924 : « Dire aux écoliers d'apprendre l'anglais, parce que c'est la langue des affaires et du commerce, c'est prédisposer la jeunesse à se laisser convaincre que l'anglais est la seule langue du succès en affaires et que le français doit vivre dans le domaine circonscrit du foyer. Cette méthode ne peut que déformer l'esprit et le cœur, en enseignant un mensonge. »

Il est intéressant de noter que cette honte de l'unilinguisme est typique des langues en voie de disparition. En Irlande, par exemple, Henry VIII a envahi le pays et imposé des mesures pour favoriser le déclin du gaélique irlandais (alors la principale langue du pays) ; au début du dix-neuvième siècle, le gaélique avait presque disparu et les enfants avaient honte de leurs parents s'ils ne parlaient pas anglais. Déjà vu.

« La langue, disait Félix Leclerc, est comme un instrument de musique. Celui qui les joue tous, les joue mal. Celui qui n'en joue qu'un seul le joue bien ». S'il y a des exceptions, c'est pourtant la vérité pour la majorité de la population. Si l'énergie qui est dépensée pour apprendre l'anglais était utilisée à mieux apprendre et connaître notre langue, nous augmenterions la qualité de celle-ci et les possibilités de communication entre les citoyens. Bien exprimer ses idées, avec précision, dans des mots nuancés, constitue une richesse innommable et cela contribue à nous séparer de nos ancêtres Cro-Magnon. Le bilingaleux dégradant ses phrases avec de l'anglais partout ou ayant de la difficulté à dépasser le vocabulaire d'un enfant de dix ans n'est pas seulement handicapé ; il contribue à faire reculer l'humanité dans toute sa capacité à exprimer ses expériences.

Cet appauvrissement du vocabulaire trouve son parallèle dans l'utilisation croissante d'expressions anglaises. Le professeur Marc Chevrier en a fait un recensement sommaire dans un texte très intéressant. Il note, par exemple, que les appels viscéraux plus pressants (« Hey gang ! »), que la virilité (« Hey ! Les Boys ! »), l'emphase itérative (« You know what I mean »), l'attache filiale (« chum »), ou même cette tendance à parler de ses enfants en tant que « kids », démontrent que « l'anglais est un marqueur de réalité, dans un contexte sociolinguistique où le français n'exprime plus que le souhait, la virtualité, le simple vouloir, devient une espèce de langue résiduelle qui a perdu sa consistance, comme un deuxième clavier sur lequel on pianote à défaut de pouvoir faire ses gammes sur le premier d'une tonalité plus éclatante ». En clair, le bilingaleux, ayant été au contact d'une langue plus « éclatante » et plus valorisée, en vient à avoir de la difficulté à exprimer sa propre réalité dans sa langue. Cela explique probablement le nombre croissant de chansons bilingues, alors que la partie en anglais semble ajouter quelque chose que le français ne peut atteindre.

Soyons honnêtes : tant que nous vivrons sur un continent majoritairement anglais, une minorité de Québécois ayant à travailler à l'étranger devra connaître cette langue. Mais en imposant l'anglais par la force, et en barbouillant nos phrases d'anglais partout, nous contribuons à normaliser le déclin du français, à en faire une langue inutile. Si on ajoute le fait que nous surfinançons systématiquement les services en anglais au Québec et que l'anglais intensif n'a pas son équivalent en tant que français intensif pour nos minorités, nous avons une recette claire pour l'assimilation de tout un peuple.

Si des gens veulent devenir des bilingaleux, c'est leur droit le plus strict, mais de grâce, qu'ils cessent de confondre leur bêtise avec une quelconque ouverture.

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