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L’insulte parfaite

Beaucoup se demandent ce qu’est ce concept assez récent de l’intersectionnalité. C’est être là, au carrefour des oppressions.

06/07/2017 09:00 EDT | Actualisé 06/07/2017 09:37 EDT
Epoxydude
Dans le même mouvement langagier, je suis reléguée au silence, à la terreur parce que j’appartiens à la « race noire » et je suis bêtement une femme.

Je suis allée à l'école longtemps. J'ai donc appris à lire, à écrire et à m'exprimer non seulement le plus clairement possible, mais aussi avec une touche de charme qui dit plus que le propos en soi; une sorte d'invitation au monde.

Une chose qu'on ne m'a pas proprement apprise, mais que j'ai dû développer avec les nombreux accrochages dans lesquels j'étais embarquée malgré moi, c'est à me défendre. On ne nous apprend pas à l'école à nous défendre. Il faut pourtant le comprendre vite. Si je n'ai pas appris à insulter, j'ai saisi comment faire mal avec les mots et j'ai aussi compris toutes les subtilités du langage, soit de l'insulte qui ne porte pas son nom.

Aussi à l'école, il y a un silence de plomb sur les raisons qui éclairaient les raisons pour lesquelles on reçoit des insultes. Par exemple, si on a un surpoids, on ne comprend pas pourquoi on nous insulte, en quoi être gros est mal. Si on est brillant, on ne voit pas du tout pourquoi on devrait subir de l'ostracisme de la part de ses pairs et, ainsi de suite.

Nous ne sommes pas toujours préparés à la violence du monde. En fait, jamais.

Dans cette entrée au monde, l'école, beaucoup de questions demeurent en suspens. Nous ne sommes pas toujours préparés à la violence du monde. En fait, jamais. Il arrive même parfois qu'on nous incite à nous taire, à ne pas nous plaindre si nous recevons des coups. L'ordre auquel on doit se conformer a ses accents d'angélisme pervers qui essaie de nous faire croire qu'en toute situation, il faut faire preuve de résilience. Personne n'a jamais tort, sauf celui ou celle qui n'est pas résilient, la victime.

Alors, contemporaine que je suis, je partage innocemment sur Facebook la pétition voulant que les policiers qui ont violé un jeune homme noir dans une banlieue française en lui insérant une matraque dans l'anus soient jugés et punis. Et je reçois cette insulte : [S]i tu pense[s] que je vais signer cette pétition espèce de race de pute[s].

Surprise et déconcertée, je cherche à savoir qui est l'auteur de cette insulte. Une personne échevelée, un peu vieille, plus rapidement, un homme blanc et je reste coite. Que voulait-il me signifier? J'en fais part à mon amie, et elle me dit qu'elle ne comprend pas. Je lui explique l'interprétation que j'ai choisie. L'auteur est à la fois misogyne et raciste.

Je suis une femme dite noire, et si je ne mets pas de photo de moi sur Facebook, c'est aussi pour ça.

Je suis une femme dite noire, et si je ne mets pas de photo de moi sur Facebook, c'est aussi pour ça. Mais comme j'ai appris à écrire, je mets les « e » muets dans mes messages. Ce n'est pas assez discret. Mon mutisme parle de lui-même. Mon identité est problématique sur le numérique aussi.

Ainsi, pour en revenir à l'auteur de l'insulte, il ne croyait pas qu'il devait signer cette pétition. La police, bras armé de l'état, acteurs de la violence légitime serait autorisée à commettre de tels crimes. La victime n'avait commis aucune faute, sauf peut-être celle d'être un homme dit noir qui marche. Et, même s'il avait commis un délit, est-ce vraiment légitime de forcer l'entrée d'une matraque dans l'anus d'une personne? La question demeure totale : les policiers ont-ils abusé de leur pouvoir ou ont-ils appliqué l'ordre implicite de l'état?

Beaucoup se demandent ce qu'est ce concept assez récent de l'intersectionnalité. C'est être là, au carrefour des oppressions. « Race de putes », c'est l'insulte parfaite pour illustrer cela. Dans le même mouvement langagier, je suis reléguée au silence, à la terreur parce que j'appartiens à la « race noire » et je suis bêtement une femme. Ça, je ne l'ai pas appris à l'école.

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