Lise Ravary

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J'habite un quartier plate de Montréal

Publication: 17/04/2012 11:16

J'habite un vieux quartier de Montréal, aussi blanc que du bon pain Weston. Blanc et francophone et catholique et cultivé et aisé et de bon goût, toujours. Un microcosme de la parfaite société du Nous. D'ailleurs, on y vote PQ et Bloc en masse. On n'y voit presque jamais d'individus à la peau foncée, même si mon quartier se trouve juste à côté d'un des secteurs les plus multiethniques de Montréal. N'ayez crainte, citoyens, les frontières semblent bien étanches. Mais comme on a l'esprit ouvert, on y tolère quelques femmes portant hijab, mais ça grommèle dans les chaumières.

Mon quartier est coupé en deux par une rue commerciale à la mode. Sur cette rue, deux sortes de restos se démarquent: français et vietnamiens. Tous les serveurs sont francophones. Nous sommes en sécurité linguistique: y'a pas l'ombre d'un resto indien ou pakistanais dans le coin. Le seul endroit où se rencontrent les quelques exilés italiens, algériens, suisses et allemands du coin, ainsi que votre juive de service, c'est un café italien.

Les boutiques de fringues, toutes plus ou moins pareilles, proposent beaucoup d'importations de France. Tout est cher. Et moche. Du linge de matante BCBG. Mais on parle français partout. Et même avec un accent pointu!

Ici se trouvent certaines des meilleures écoles privées de Montréal. De langue française. Au supermarché, c'est tellement pain blanc que les kits à tacos passent pour de la bouffe ethnique. Et jamais, au grand jamais, une caissière ne vous adressera la parole autrement qu'en français. C'est le bonheur total!

Je suis fana finie de magazines. C'est toute ma vie professionnelle. J'en achète des quantités astronomiques, venant de tous les pays. J'achète même des revues rédigées dans des langues que je ne comprends pas, juste pour la beauté de leurs maquettes et de leurs photos. Mais dans les dépanneurs de mon quartier, je ne trouve que des magazines made in Québec. La Semaine, 7 Jours, Le Lundi, L'actualité, Châtelaine, Coup de Pouce, Elle-Québec, etc. Ils sont bien, je les aime, je les lis même, mais je trouve quand même bizarre de ne pouvoir trouver aussi aisément Time, Maclean's, Vogue ou Vanity Fair. Mais pour Paris-Match, pas de problème.

Il y a bien deux endroits qui tiennent une meilleure sélection de magazines, une tabagie et une librairie, mais la majorité de leurs titres étrangers viennent de... France. Aucun problème non plus pour trouver Point de vue, la bible du gotha. Ou les milliers de magazines littéraires de l'Hexagone, comme on dit. OK, j'exagère un peu.

Mesdames et messieurs de la Maison de la Presse internationale, je vous jure fidélité à vie si vous débarquez dans mon coin.

Je suis venue dans ce quartier par amour. Qui prend mari prend pays. J'habite une jolie rue bordée de grands arbres. C'est tranquille, paisible, reposant, jamais confrontant. Pas de Juifs hassidiques désagréables, pas de propriétaires de dépanneurs jamaïcains baveux, pour l'instant pas vu de tchador. Pas de Hells non plus. Et jamais on entend un mot d'anglais en public.

Et bien, si c'est ça le Montréal de la future république du Québec, vous pouvez le garder. Avant de venir m'installer dans mon quartier, j'habitais un coin de la ville multiethnique, 50-50 franco-anglo, un peu bordélique, avec des synagogues, des mosquées, des temples protestants et bouddhistes, des restos de toutes allégeances: africaines, juives, japonaises, chinoises, bangladeshis et tutti quanti. Il y avait même des pubs anglais! Et d'excellents restaurants français, reconnus partout en ville.

Je m'ennuie là où je suis. Je ne connaissais pas ce Montréal. Même mon Hochelaga-Maisonneuve natal offrait une plus grande variété de couleurs et de sons. Si j'ai appris l'anglais très jeune, c'est en partie grâce à nos voisins anglophones sur la rue Jeanne d'Arc.

Adolescente, j'ai marché dans les rues pour la défense de la langue française au Québec et je le referais aujourd'hui si je pensais qu'elle était vraiment en péril à Montréal. La menace qui pèse sur le français n'est pas locale, elle est d'origine planétaire. C'est le rouleau compresseur de la culture américaine, c'est Internet, c'est le cable, c'est l'avion, le IPhone, le Huffington Post, que sais-je ? Pas les anglos de Montréal, de souche ou de l'immigration, ça j'en suis certaine.

Ils ne connaissent pas Marie-Mai ? Je ne saurais la reconnaître si elle débarquait dans mon salon ce soir en chantant son plus grand succès. Je n'ai pas acheté Douze hommes rapaillés. J'aime mieux Tom Waits qu'Éric Lapointe. Est-ce que cela fait de moi une traîtresse à la langue? J'achète plus de livres en anglais qu'en français, surtout parce qu'ils sont moins chers et parce que j'ai étudié la littérature anglaise. Devrait-on l'interdire? Et j'aime mieux vivre dans un quartier bariolé. C'est moins plate.

Je me dois d'ajouter que je m'inquiète du ton que prend le débat sur la langue et sur l'identité. Nous sommes redevenus frileux, sur la défensive. Nous cherchons une position de repli sur soi. Retrouver le sens du 'nous' est une entreprise nécessaire, certes et je la soutiendrai envers et contre tous. Mais nous perdrions beaucoup en voulant tourner le dos à tout ce qui se démarque du Nous. Nous sommes québécois, nous sommes nord-américains, certains comme moi sont même canadiens. (Ben oui, ça existe.) Tout cela peut cohabiter paisiblement. Et le français ne cessera pas de régner au Québec pour autant.

La seule chose qui peut le tuer, c'est notre indifférence face à sa qualité. Et non pas sa quantité.

 

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