Lise Ravary

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Casher ou halal, Montréal ou Saint Glin-Glin

Publication: 14/03/2012 08:17

Avant tout chose, j'affirme que je n'ai rien contre Saint Glin-Glin-les-Meux-Meux. J'y suis allée à quelques reprises et j'ai trouvé cette région et ses habitants formidables. C'est clair ? Ne m'envoyez pas de bottes de foin.

Dans notre courageuse chasse aux accommodements déraisonnables, la sorcière du jour s'appelle Miss Viande Halal-Cacher. Horreur : on vient de découvrir que certains des aliments dans nos comptoirs et sur nos présentoirs sont conformes à des règles rituelles d'origine religieuse qui ne nous concernent pas. Ça goûte pareil, ça coûte pareil mais nous sommes inquiets quand même.

Comme le dit le p'tit vieux dans l'annonce de Vidéotron: on se calme.

Qui sont ces gens qui mangent bizarre? Des immigrants qui refusent de s'intégrer parce qu'ils ne vont pas chez St-Hubert en famille le vendredi soir? Si c'est comme ça, allons-y avec valeur (comme dans valeureux, pas comme dans prix) et sortons Miss V. Halal-Cachère de nos supermarchés. Ça presse. Il y a péril en la demeure.

Au risque de vous faire avaler vos Cornflakes de travers (toutes les céréales grandes marques sont cachers depuis des lunes, en passant), moi, Lise Ravary, québécoise pur Phentex, descendante d'un soldat français de Le Mans arrivé en 1761, moi donc, j'ai mangé cacher pendant 10 ans. Et j'ai toujours considéré cela comme étant mon droit le plus strict. En tant que juive, en tant que québécoise. C'est pourquoi je parle ici de bouffe cacher et non halal que je connais moins. Mais c'est le même dossier.

La majorité des produits d'alimentation courante vendus dans les supermarchés 'mainstream' partout en Amérique du nord sont certifiés cacher. On le voit sur l'emballage quand apparaît le logo MK (Mark Kosher), OU (Orthodox Union) ou StarK et plusieurs autres. C'est un milieu très compétitif.

En fait, des aliments cacher sont vendus au Canada depuis la fin du 19e siècle. Kraft a été une des premières à le faire. Aux États-Unis ça fait encore plus longtemps. On parle de 1860. Tous les grands noms y sont : Coca-Cola, Nestle, Heinz. Ceux qui crient au boycott de Miss Halal-Cacher vont manger maigre...
Aux É.-U., le marché cacher vaut 13 milliards de dollars. Fait étonnant : 75% des ventes sont faites à des non-juifs qui apprécient ce qu'ils estiment être un gage de qualité supplémentaire. Comme le dit le slogan de la multinationale de la saucisse à hot dog Hebrew National : 'We answer to a higher authority.' (Ce qui ne les a pas empêchés de se faire prendre pour insalubrité... Nobody's perfect). D'autres estiment que la méthode d'abatage rituelle est moins cruelle. Mais selon moi, il n'y a pas de manière non-cruelle de tuer.

Y'a pas qu'Olymel qui fasse dans les marchés distincts avec son poulet halal. Ils devraient être applaudis pour avoir eu l'audace de développer un nouveau marché qui vaut des milliards à l'échelle mondiale.
Fait intéressant : Olymel produit peut-être du poulet halal, mais exporte du porc en Israël, au grand dam des autorités religieuses juives. Les juifs de Russie en sont friands. C'est ça la mondialisation. Que ça nous plaise ou non. Et ce sont des emplois chez nous.

Est-ce que ça coûte plus cher? Ça dépend. Oui, les produits strictement cacher vendus dans des points de ventes spécialisés sont plus chers. De beaucoup dans le cas de la viande. Les autorités rabbiniques rejettent la majorité des carcasses parce qu'ils estiment qu'elles ne sont pas de niveau selon les quasi-impossibles standards de la cacheroute, l'ensemble des lois cacher. Raison principale du rejet? La moindre petite tache, même inoffensive, sur les poumons. Et qui alors mange ces animaux? Tout le monde. C'est revendu sur le marché non-juif à des prix normaux, tant et aussi longtemps qu'ils sont conformes aux standards d'Agriculture Canada, bien sûr. Ça demeure de l'excellente viande.

Aussi, la moitié arrière d'un bœuf, d'un veau ou d'un agneau est considérée impropre à la consommation par ceux qui font le choix personnel de respecter les lois de la cacheroute. Oui, on a le droit de penser que ce sont des illuminés, mais la fesse de veau que vous mangerez peut-être ce weekend pourrait fort bien être issue de l'abatage cacher. On n'en meurt pas. On ne devient pas juif pour autant...

Au-delà des considérations techniques, ce qui me dérange considérablement dans ce dossier, c'est ce désir que je perçois et qui semble se manifester depuis peu au Québec (comme en France) : de transformer la société pour que tout le monde soit pareil, blanc et chrétien. Quand on lit les commentaires du public sur Internet sur ces questions, il y a de quoi avoir froid dans le dos. Tout le monde n'a pas le ton mesuré des animateurs que la question intéresse.

Selon moi, ça n'a rien à voir avec l'immigration. Manger halal ou cacher n'est pas principalement une question d'intégration, bien que ça puisse l'être dans certains cas. Je parle de gens qui sont ici depuis longtemps, souvent depuis des générations. (Les premiers musulmans sont arrivés au Canda au milieu des années 1800. Le premier juif, Aaron Hart, ancêtre du chanteur Corey Hart, est arrivé en 1760 et s'est établi à Trois-Rivières. Son fils, Ezekiel, a été le premier juif élu à l'assemblée du Bas-Canada en 1807.) Des gens qui paient des impôts comme tout le monde, mais qui ont des coutumes différentes de la majorité. Ils sont en général de nationalité canadienne, ils parlent français, ils travaillent, ils élèvent leur famille, souvent en banlieue, ils sont honnêtes. Au nom de quoi irions-nous leur refuser le droit de manger ce qu'ils veulent? Parce qu'on trouve cela stupide? Pas fort. C'est une question fondamentale de liberté religieuse. C'est une question de maturité d'un peuple aussi.

Les Américains qui ne sont pas très portés sur les accommodements raisonnables font ces accommodements depuis des siècles. Les prisonniers américains peuvent obtenir des repas spéciaux sur demande, par exemple, et personne ne s'en formalise. New York ne serait pas New York sans tous ces restos cachers, halals, sikhs, hindous et cie. Sans sa foule bigarrée. Si Montréal espère prendre sa place parmi les grandes villes du monde, il va falloir se faire à l'idée que tout le monde n'est pas pareil et que tant que les gens s'intègrent là où ça compte, au travail, dans la société civile, dans le commerce, à l'école, y'en a pas de problème. Ce qu'ils font dans leur cuisine, ce qu'ils achètent au supermarché n'est l'affaire de personne.

Les tenors de la laicite pure et dure n'arretent pas de nous dire que la religion est une affaire privee (ce qui est inexact). Comme manger. Et si Montréal devient trop colorée à notre goût, ont peut toujours émigrer à St-Glin-Glin-les-Meux-Meux.

 

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