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J’étais pas un portier ordinaire

«Je travaillais au 737, au sommet de la Place Ville-Marie, où on s’attendait toujours à quelque chose.»

17/11/2017 09:00 EST | Actualisé 17/11/2017 15:25 EST
Raphaël Ouellet
J’y pense, et j’étais vraiment pas un bon portier.

Les propos de Lee ont été recueillis par Sid Lee Collective pour le livre Colosses.

J'étais pas un portier ordinaire. D'habitude, on choisissait les gars pour leur grosseur ou pour leur force, mais moi, j'étais pas grand — 5 pieds 9, 5 pieds 10 et je faisais 185 livres.

En fait, j'y pense, et j'étais vraiment pas un bon portier.

Ceux qui étaient les meilleurs étaient plus diplomates, ils savaient jaser avec le monde. Moi j'essayais pas ben ben de discuter. J'avais plus la touch pour me battre. Quand ça brassait, j'avais des couilles. Des grosses couilles. Les autres disaient: « Lee, on dirait un enfant dans un Toys "R" Us quand on se bat. »

J'aimais ça.

Je travaillais au 737, au sommet de la Place Ville-Marie, où on s'attendait toujours à quelque chose. C'est là que je me suis fait baptisé « Super Lee » parce qu'on me plaçait toujours dans les situations de crise. Je me suis battu contre des gars avec des couteaux, des bouteilles, des Taser guns. Name it. Y'avait toujours une dizaine de caves qui respectaient pas les filles. Des petits thugs qui se pensent tough parce qu'ils dépensent sur une bouteille pis qu'y'ont vu deux-trois films de karaté. Ça joue aux durs à cuire et aux gangsters, ça te dit: « Demain, si j'te vois, t'es mort. » Ou la fameuse phrase: « Tu sais pas j'suis qui. »

Même les filles jouaient à ça. On fouillait beaucoup au 737 et elles pouvaient être particulièrement désagréables à ce moment-là. On essayait d'être diplomates, mais il y avait des filles qui prenaient leurs talons hauts pour nous frapper dans la face. J'ai des chums tout percés, qui ont rasé de perdre un œil à cause de talons.

Il y avait aussi des situations où le gars revenait pour se venger. Souvent, c'est parce que tu lui as donné deux chances. Il sent que tu l'as insulté devant tout le monde, y'est parti chercher son affaire dans son char et il est revenu te tirer sur l'effet de l'adrénaline et de la colère. Tandis que, si tu y crisses une volée et qu'il est rendu à l'hôpital, ça va lui prendre une couple de jours s'en remettre, pis y va y réfléchir en estie à ce qu'il a fait.

Parce que je crissais pas des volées pour rien, je donnais des leçons de vie.

Tu finis par haïr tout le monde, parce que t'es entouré de gens agressifs, violents, et ça affecte ton mental à la maison

J'ai arrêté de travailler comme doorman. Tu finis par haïr tout le monde, parce que t'es entouré de gens agressifs, violents, et ça affecte ton mental à la maison. En général, t'es saturé après cinq ans ; ça te brûle la tête. Au 737, l'ambiance était toujours sous tension, je rentrais quasiment là pour me battre. J'étais pu l'fun, j'avais pu le sourire, j'avais pu rien. Le monde voulait pu travailler avec moi, ils disaient que j'étais un peu fou, crazy. À la fin, mes chefs portiers me disaient: « Ah Lee, les gars y'ont peur de toi, ils savent pas comment tu vas réagir.» C'était vraiment tough.

Mais y'a eu du positif dans tout ça. C'est au 737 que j'ai rencontré ma femme. Ç'a commencé avec un one night et ça a fini avec trois enfants. Au début, elle trouvait ça excitant que je travaille là, sortir avec le portier pis toute ça. Mais quand on a commencé à rester ensemble pis que j'arrivais les jointures en sang, magané, fendu souvent sur la tête par des bouteilles, elle aimait moins ça. Elle savait que j'étais pas mal agressif et que c'était pas drôle quand je me battais. Si je l'avais pas eue, je sais pas ce que je serais aujourd'hui.

J'ai continué à faire ce que j'aime, à canaliser mon agressivité en m'entraînant tous les jours.

Sinon, le reste du temps, j'enseigne le jiu-jitsu. Des arts martiaux, j'en fais depuis que j'ai 17 ans. C'est pour ça que je savais me battre. Je faisais du combat extrême professionnel, de la boxe, du muay thaï, du jiu-jitsu. J'ai fini par quitter Montréal et j'me suis lancé dans le sport accoté, en plus d'ouvrir mon propre gym où je coache des pros fighters. J'ai continué à faire ce que j'aime, à canaliser mon agressivité en m'entraînant tous les jours. On a tous le cheminement qu'on a. J'suis fier d'avoir réussi à en faire de quoi de bon.

J'enseigne aussi à des enfants - souvent, j'ai des jeunes élèves qui se font intimider, y'ont pas confiance en eux, y'ont pas beaucoup d'amis. Y'en a qui ont pas cette capacité à se défendre, ils s'laissent marcher sur les pieds, fait que je leur donne des outils. J'essaye de faire de quoi de bien, de changer mon karma. Parce que je les comprends. Quand j'étais jeune, je me battais beaucoup parce que je me faisais intimider. J'ai beaucoup déménagé, j'ai dû faire six écoles primaires différentes. J'avais pas d'amis et j'en voulais pas, parce que dès que je m'en faisais, je les perdais tout de suite. Je me défendais parce que je me faisais niaiser. J'étais pas gros, donc j'ai appris : je savais spotter le plus tough de l'école et je lui crissais une volée aussitôt qu'il m'écœurait la première fois, pour avoir la paix. J'étais rendu le fou de l'école, mais au moins, le monde me laissait tranquille.

J'essaye de bien faire les choses maintenant, pour annuler ce que j'ai fait de mal avant.

Thanh Pham

Retrouvez l'intégrale de l'histoire de Lee, ainsi que celle de huit autres portiers, dans le livre COLOSSES : Mémoires de portiers et récits de bars, publié par Sid Lee Collective, disponible dès maintenant.

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