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Membres d'ON, mettez votre conscience sur <em>off</em>!

17/03/2014 12:29 EDT | Actualisé 16/05/2014 05:12 EDT

J'écris ce billet en réponse à celui qu'a écrit le 5 mars dernier sur le Huffington Post Philippe Long, qui a brigué l'investiture d'Option nationale dans Mille-Îles avant de se désister. Ce dernier remet en cause l'initiative de membres d'Option nationale et de Québec solidaire d'appeler au rapprochement de leurs partis respectifs par le truchement d'une lettre intitulée Une conjoncture, ça se crée. Si l'esprit et l'objectif avoué de cette lettre était sensiblement de créer « une redoutable synergie », M. Long soutient pour sa part que les candidats pétitionnaires des deux formations politiques concernées font preuve d'un malsain « manquement éthique » à l'aube de cette campagne électorale.

« Je ne questionne en rien, écrit M. Long, la bonne foi des signataires et leur désir de créer une force indépendantiste plus puissante. [...] Là où je me questionne, c'est au niveau éthique et stratégique de la lettre. »

Drôle de formulation pour dire qu'il ne questionne en rien non plus, en contrepartie, la mauvaise foi de son propre parti. En effet, en réaction à l'«odieux acte d'insubordination» (ce sont ici des guillemets d'ironie, je ne cite personne), ON a émis un communiqué dont les premières lignes vont comme suit:

« Tout en respectant la liberté de pensée des militants à l'origine de la page "Une conjoncture, ça se crée", la direction d'Option nationale souligne qu'elle n'est pas liée à cette initiative. Nous sommes heureux de constater que certains militants de QS reconnaissent l'absence d'engagement indépendantiste concret dans la démarche proposée par leur parti. Nous partageons cette analyse. »

De cette mauvaise foi manifeste donc, M. Long ne dit mot.

« Question stratégie électorale, continue-t-il, la lettre est vraiment mal tombée. À quelques jours, peut-être même quelques heures d'élections générales, publier un message qui a un tel poids ne peut qu'être nocif pour l'ensemble des partis concernés. [...][É]tait-ce judicieux de sortir un tel document si proche d'une campagne électorale qui, de surcroît, sera déterminante pour l'avenir d'ON? J'en doute! Ce genre de lettre aurait facilement pu être déposée quelques semaines voire quelques mois après la campagne, et la question aurait pu être débattue dans un climat beaucoup plus serein qu'aujourd'hui. »

En guise de contre-argumentaire en ce qui a trait à cet aspect éminemment non stratégique selon M. Long, j'inviterais le lecteur ou la lectrice à aller lire la Lettre aux militants d'Option nationale qu'a publiée sur son blogue Catherine Dorion, candidate pour Option nationale dans Taschereau et l'une des principales pétitionnaires d'Une conjoncture, ça se crée ; mon but n'est pas ici de ressasser des arguments qui ont déjà été formulés par d'autres - et en mieux! À vrai dire, mon but n'est même pas de convaincre qui que ce soit que l'idée d'un rapprochement est bonne, mais seulement qu'elle peut être émise, sans que l'on dise de ses instigateurs que l'éthique leur fait défaut. Car c'est ce que M. Long avance plus loin dans son texte qui est sidérant et qui me pousse à riposter:

Au niveau éthique, écrit-il, la lettre pose également un problème. Celui-ci concerne les candidats qui l'ont signée. Quelqu'un qui n'est pas candidat aurait alors, je pense, une certaine légitimité à signer ou non ce document bien que cela ait le potentiel de miner le moral des troupes. Toutefois, à mon avis, les candidats eux-mêmes ne devraient pas signer ce document. Pourquoi? Ils représentent publiquement le parti, ils sont redevables de celui-ci. Avoir signé ce document, dans leur position de personnalité publique, revient à dire qu'ils représentent un parti auquel ils ne donnent pas toute sa légitimité et qu'il serait alors souhaitable d'avoir une fusion ou une collaboration. Il y a là quelque chose de malsain.

N'importe qui a tout à fait le droit d'être en désaccord avec toutes les positions et dispositions du parti en tant que membre. C'est d'ailleurs le droit le plus légitime d'un membre. Mais lorsque quelqu'un se présente comme candidat pour un parti quelconque, il doit être 100% derrière ce parti qu'il représente ou du moins en apparence! Où est la crédibilité de la candidature sinon?

Vouloir faire passer les idéaux avant la partisanerie est une idée tout à fait noble, mais lorsqu'on se présente comme candidat pour un parti, on incarne la partisanerie elle-même et on se doit de respecter son parti sur la place publique.

Si l'on résume, un candidat n'aurait absolument aucune légitimité de déroger aux mandements de son parti, aucune légitimité d'émettre une voix dissonante à celle de la haute direction (car, en définitive, c'est elle qui fixe les orientations du parti), et un membre, bien qu'il puisse à bon droit souscrire au contenu de la lettre prônant un rapprochement entre ON et QS, démoraliserait ses collègues dans leur implication à ON s'il s'avérait qu'il la signe. Ironique, tout de même, de la part d'un candidat d'une formation politique dont le discours évoque volontiers - celui de son ancien chef, du moins - l' « audace » de René Lévesque (quoique que ce dernier n'ait pas été bien plus tolérant vis-à-vis d'un Pierre Bourgault). Si la direction d'ON reconnait au moins « la liberté de pensée des militants à l'origine de la page "Une conjoncture, ça se crée" » - ce qui inclut également, jusqu'à preuve du contraire, les candidats et candidates d'ON (bien qu'elle les désavoue) -, M. Long, quant à lui, va jusqu'à la réprouver.

Une question cynique me vient subitement à l'esprit: lui qui voulait « représenter publiquement » son parti et qui aurait été supposément « redevable » devant celui-ci, aurait-il incarné les aspirations de ce dernier ou bien se serait-il inscrit en faux par rapport à celui-ci? Dans le second cas, il me semble qu'il soit bien mal placé pour jouer le donneur de leçons.

Ce que demande M. Long aux candidats et candidates du parti dont il a été le coordonnateur pour la région de Laval, c'est ni plus ni moins de souffler sur la flamme de la lampe qu'est leur conscience - pour faire un clin d'œil à Victor Hugo -, ou, si l'on préfère, d'éteindre l'ampoule qu'est leur conscience en mettant l'interrupteur à off. Il y a quelque chose de totalisant, de déshumanisant là-dedans. Pour le mois qui va suivre : les bandeaux sur les yeux, les baillons dans la bouche; le temps d'une période électorale, ne pensez plus, ne réfléchissez plus, n'exercez plus votre esprit critique. Faites ce que l'on vous dit, obéissez aux ordres, suivez la ligne du parti, soyez d'accord avec lui « à 100%! » ou bien faites semblant de l'être. Cessez d'être : si cogito, ergo sum, nec cogito, nec ergo sum. « Quel étrange patriotisme que celui qui transforme un être pensant en une machine loyale! » s'exclamait Emma Goldman il y a de cela un siècle dans Le patriotisme, une menace contre la liberté.

Dans Note sur la suppression générale des partis politiques, parue pour la première fois dans le numéro 26 de la revue La Table Ronde au mois de février 1950, et dont André Breton dira de ces 20 pages dans le journal Combat, en avril 1980, qu'elles « constituent un réquisitoire sans appel possible contre le crime de démission de l'esprit (renoncement à ses prérogatives les plus inaliénables) », Simone Weil écrivait :

Si un homme, membre d'un parti, est absolument résolu à n'être fidèle en toutes ses pensées qu'à la lumière intérieure exclusivement et à rien d'autre, il ne peut pas faire connaître cette résolution à son parti. Il est alors vis-à-vis de lui en état de mensonge. [...]

Un homme qui n'a pas pris la résolution de fidélité exclusive à la lumière intérieure installe le mensonge au centre même de l'âme. Les ténèbres intérieures en sont la punition.

On tenterait vainement de s'en tirer par la distinction entre la liberté intérieure et la discipline extérieure. Car il faut alors mentir au public, envers qui tout candidat, tout élu, a une obligation particulière de vérité.

Si je m'apprête à dire, au nom de mon parti, des choses que j'estime contraires à la vérité et à la justice, vais-je l'indiquer dans un avertissement préalable ? Si je ne le fais pas, je mens.

De ces trois formes de mensonge - au parti, au public, à soi-même - la première est de loin la moins mauvaise. Mais si l'appartenance à un parti contraint toujours, en tout cas, au mensonge, l'existence des partis est absolument, inconditionnellement un mal.

Or, M. Long affirme que les candidats sont redevables devant leur parti. Faut-il lui rappeler que les candidats sont d'abord et avant tout redevables devant les membres et la population? Il est quelque peu paradoxal qu'il puisse trouver légitime, d'une part, que des membres d'ON signent la lettre appelant au rapprochement de leur parti avec QS et que, de l'autre, il ne reconnaisse pas ce droit à ceux qui les représentent. Il veut faire l'indépendance parce qu'Ottawa inféode le Québec, mais il ne verse pas dans le cas de conscience lorsqu'il s'agit de reproduire le même schéma vertical à l'échelle d'un parti politique. Subordonner sa conscience à de quelconques intérêts partisans, se mentir à soi-même, aux membres et aux électeurs, voilà quelques exemples de manquements éthiques à mon sens beaucoup plus malsains que de briser un monolithisme parti au profit d'un simulacre cohésif.

Toujours à propos du texte de Simone Weil, André Breton soutenait : « On conçoit [...] que plus la discipline est forte à l'intérieur d'un parti, plus les idées qui le mènent tendent à se stéréotyper, à se scléroser ».

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