Laurent Falquet

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Grève au Québec: un étudiant étranger pris dans la tourmente

Publication: 9/04/2012 09:01

Au département de Lettres et Communication de l'Université de Sherbrooke, la grève générale des étudiants a débuté la veille de la semaine de congé hivernal. Quelle étrange idée de commencer un mouvement de solidarité étudiante juste avant que chacun retourne chez soi ! Cela a de quoi étonner le Français que je suis. Chez nous, la grève étudiante est un métier que certains syndicats politisés pratiquent avec brio. Les assemblées générales sont légion, le piquetage est un incontournable et le vote, une tartuferie.

L'excellence au Québec

Je ne suis pas journaliste. Voilà pourquoi j'exposerai seulement et simplement la situation qui me concerne : une situation inédite. J'appartiens à une formation française récemment créée à l'IUFM d'Aix-Marseille Université, sous la direction de la professeure Véronique Rey. Elle vise à produire les premiers rédacteurs professionnels diplômés de France. A cette fin, la dernière partie de la maîtrise se déroule à l'UdeS, sous la direction de la professeure Céline Beaudet. Une première audacieuse pour un diplôme : il nécessite deux continents pour être complété.

L'Hexagone envoie ses jeunes gens acquérir, le temps d'une session, l'expérience québécoise dans la rédaction. Je suis donc venu apprendre l'écriture de communication dans la région de l'Estrie. Voilà qui risque de vous surprendre ! Grâce à l'influence des pays anglo-saxons, où l'enseignement de l'écriture professionnelle et universitaire existe depuis longtemps, les universités de la Belle Province ont développé des compétences de premier ordre dans le domaine. Et elles font pâlir d'envie les cousins du Vieux Continent.

Seule ombre au tableau : ma session est compromise par la grève. Et je partage cette situation embarrassante avec nombre d'étudiants étrangers ou en échange universitaire. Venir étudier au Québec demande beaucoup de sacrifices. D'abord, il faut considérer l'investissement financier, comprenant l'argent pour se déplacer, se loger, se nourrir et étudier. Dans le cadre de conventions inter-universitaires gérées par la Conférence des recteurs et principaux des universités du Québec (CREPUQ), les droits d'inscription sont dus à l'université d'origine, ce qui allège sensiblement la facture pour certains d'entre nous. Ensuite, il faut tenir compte d'un investissement moral. Quitter sa famille, ses amis, sa moitié, voire son animal de compagnie : tout cela se paie en mélancolie, en larmes, en coups de téléphone et en heures passées sur Skype à discuter avec un écran d'ordinateur. Enfin, il faut envisager un dernier sacrifice, et non des moindres : abandonner la douceur de vivre du climat méditerranéen pour les températures extrêmes du Saint-Laurent. Certes, ces sacrifices sont librement consentis et motivés par le désir d'enrichir son curriculum vitae. Néanmoins, je dois avouer une certaine frustration à ne plus pouvoir suivre les enseignements pour lesquels j'ai traversé l'Atlantique. Je dois aussi concéder une certaine crainte de ne pas être diplômé et d'avoir fait tous ces sacrifices pour rien.

L'université française en déclin

L'éducation et l'excellence que je suis venu acquérir dans votre pays ont un coût. La qualification, la disponibilité des enseignants, ainsi que l'équipement, la propreté des locaux et des bibliothèques, tout cela se paie. Le modèle français pourrait servir de contre-argument aux étudiants-grévistes arborant le carré rouge comme signe de ralliement. Ils seraient mal renseignés. En effet, l'université française, quasiment gratuite, est reconnue pour péricliter doucement mais sûrement au profit des Grandes Écoles et des structures privées ; le financement de l'État ne suffit plus à maintenir des formations de haute qualité et des établissements en bon état. Le cliché des amphithéâtres totalement délabrés et sans chauffage, remplis par 500 étudiants, n'en est pas un : je l'ai vécu.

Depuis quelques années, le phénomène d'autonomisation des établissements d'études supérieures a débuté ; l'État se retire du budget des universités, qui doivent par conséquent se financer par leurs propres moyens. Les droits d'inscription augmentent chaque année, petit à petit. Bientôt, forcément, nous paierons les mêmes montants que les étudiants québécois.

À Sherbrooke, les enseignants écoutent les étudiants, passent du temps à corriger les devoirs. À Sherbrooke, la surcharge des classes n'existe pas, les groupes réduits permettent un travail efficace, des discussions enrichissantes. À Sherbrooke, les ressources sont légion, les bibliothèques bien fournies et les laboratoires informatiques disponibles en tout temps.

Il importe donc d'entretenir la bonne réputation des universités québécoises pour continuer à attirer le monde entier dans ce bastion francophone d'Amérique du Nord. En 2011, la France a reculé sur ce point. Avec la « circulaire Guéant », portant le nom du ministre de l'Intérieur de Nicolas Sarkozy, les étudiants étrangers se voient accorder des visas de travail plus difficilement qu'auparavant. La loi fut très critiquée par les intéressés et les présidents d'université ; ce type d'immigration est pourtant une grande richesse dont nous aurions tort de nous priver. Souhaitons que le Québec ne s'aligne pas sur ce modèle !

L'avenir plutôt que l'utopie

Depuis 25 ans, l'accès à l'université s'est démocratisé, et les étudiants s'inscrivent chaque année plus nombreux. Entretenir cette foule en quête de savoir coûte cher. Il faut des solutions viables et non pas seulement des cris et des banderoles. Se battre pour la gratuité de l'éducation universitaire m'apparait un non-sens. Le temps de l'opulence est achevé depuis des lustres et l'État-Providence ne peut plus assumer toutes les dépenses. Le combat juste devrait privilégier la conservation des acquis actuels et l'amélioration des conditions d'études. La gratuité n'engendrerait qu'une dégradation du système. L'université québécoise pourrait alors prendre le chemin fâcheux de l'université française. Chers hôtes, je souhaite vous dire : il ne faudrait pas que vous vous priviez du rayonnement international de l'enseignement dans la langue de Vigneau et Tremblay au Canada. Vous possédez et devez entretenir un atout que la France semble abandonner.

Sans cette excellence, des professeurs français et québécois n'ambitionneraient pas d'installer une formation en rédaction professionnelle de haute qualité entre nos deux pays. Alors, je vous le demande, étudiants et étudiantes du Québec, ne vous battez pas pour une utopie. Luttez pour conserver ce qui attire le monde chez vous, revendiquez pour préserver vos richesses, manifestez pour l'avenir.