Kerlande Mibel

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Je vis.

Publication: 06/02/2013 20:44

Je suis morte un jour de mai 79. C'était soir de cyclone. Ma mère ne croit pas que c'était un cyclone à proprement dit. Mais elle est d'accord pour dire qu'il y avait de grandes pluies en ce mai 79. Je n'ai pas la certitude du mois que des indices. Ma petite sœur est née en avril. Cela s'est passé après sa naissance. Je me souviens de ma joie d'avoir une petite sœur. Aussi, ma grand-mère ne trouvait pas convenable que je participe dans les défilés du 18 mai ni dans les processions des communions. Je sais que le lendemain de ma mort, je suis restée à la maison, justement parce qu'une de ces deux parades avait lieu au Cap. Et qu'en ce jour un autre a essayé de me tuer à nouveau. Cette fois, j'ai pu me sauver. Depuis, je cours. Morte, mais je cours. Madichon!

Je cours pour garder ce qui me reste de dignité. J'ai grappillé la vie. Je ne sais pas ce qui s'est passé. Je veux dire que je sais ce qui est arrivé. Je sais qu'on m'a tuée, mais je ne sais pas le dire. Mais le coup fatal a été porté sournoisement. J'ai été empoisonnée systématiquement presque tous les samedis pendant au moins trois ans. Je savais qu'on me tuait, tranquillement, irrémédiablement. Personne ne voyait le poison que je devais ingurgiter. Personne ne me voyait vomir parce que j'ai pris l'odeur du poison. Peut-être une fois, les voisins d'en haut m'ont vu vomir dans le hall de l'immeuble de la rue Monty. Je suis morte tant de fois! Malgré ma mort, je riais. Depuis, je lis. Morte, mais je lis. Mal élevée!

Je lis parce que je rêve. Je rêve parce que j'espère. J'espère que les amis m'aimeront, que le mari m'aimera. Mais la mort avait déjà fait son œuvre. Amour, bof! D'ailleurs à la première mort, n'était-ce pas des amies qui servaient de bourreaux? Pire, les gens me voient, mais pas une fois je n'ai eu l'impression d'être vue. Je me défonce, je donne. Au travail, dans les associations, les relations, je donne, je me donne. Rien à faire, ce n'est pas assez. Ce n'est jamais assez pour eux, ceux qui ne voient pas ni ne comprennent que je suis morte. Ce n'est jamais assez. Je grappille la vie. Kè soté!

Ahhh! Mon rêve est vrai, mon rêve est digne. La grâce m'a suffi, la manne de la vie. La honte, la méfiance, la peur, de fidèles compagnons. On peut compter sur eux pour ne pas vivre. Pourquoi vivre si ce n'est pas pour vivre? Le désert de ma vie a connu la grâce. J'ai rencontré des anges, dont un fils bienaimé, tout au long de ce combat. Aujourd'hui en ce mois de février 2013, je choisis la lumière, la vie. Je réapprends à vivre, à accepter mes vulnérabilités, mes failles, ma beauté, ma puissance, ma douceur. Les multiples morts ne m'ont pas tuée. J'ai gagné après plus de 30 ans de combat. Je ne comprends pas pourquoi plusieurs ont tenté de me tuer. Pour un temps, ils ont gagné. Pour la vie, j'ai gagné. Battante!

On me prénomme Kerlande, violée à l'âge de quatre ans, abusée par un ami de la famille pendant trois ans. Aujourd'hui, je le dis parce que trop longtemps je me suis tue. Je le dis pour celles qui ne savent pas dire l'indicible. Je le dis parce que la parole libère. En ce sept février 2013, je célèbre la joie de ma dignité. Je suis vivante.

 

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