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L'Alberta Enterprise Group au Québec: <em>Sympathy for the Dev-oil</em>

16/05/2012 08:00 EDT | Actualisé 16/07/2012 05:12 EDT
AP

Please allow me to introduce myself, I'm a man of wealth and taste

I've been around for a long, long year, stole many a man's soul and faith

The Rolling Stones - Sympathy for the Devil

L'Alberta Enterprise Group fait cette semaine une visite au Québec pour promouvoir cette province et son industrie des sables bitumineux, celle-là même que le magazine National Geographic qualifiait de « Dark Satanic Mills » en 2009. Les gens d'affaires du Québec se pressent pour rencontrer ce groupe et lui démontrer toute leur sympathie.

Cette visite coïncide avec la publication, la semaine dernière, d'un important texte du climatologue de réputation internationale Jim Hansen qui confirme que si tout le pétrole des sables bitumineux était exploité, cela représenterait le double de toutes les émissions de gaz à effet de serre produite par la consommation de pétrole depuis le début de l'ère industrielle et rendrait inévitable des changements climatiques catastrophiques. La température de la planète deviendrait intenable. L'enfer sur Terre, en quelque sorte.

Au début de décembre, j'étais au lancement de la campagne de Premières Nations, d'écologistes et de citoyens ordinaires contre le projet d'oléoduc Northern Gateway en Colombie-Britannique. Naomi Klein, qui prenait la parole en fin de rencontre dans un théâtre de Vancouver bondé de citoyens - ceux-là mêmes que Joe Oliver a qualifié de radicaux - nous raconta l'histoire de la malédiction du pétrole « The Oil Curse ». Klein nous raconta l'histoire d'une petite ville du Texas où l'on avait trouvé du pétrole il y a quelques décennies. Ce fut d'abord le boom pétrolier, puis, peu à peu, le pétrole a pris toute la place, déplaçant les populations, mettant à son service les autres secteurs de l'économie, prenant le contrôle des institutions politiques, exacerbant les inégalités sociales, divisant les communautés. La bénédiction du pétrole était devenue une malédiction. Cette histoire est une formidable métaphore pour le Canada.

Le pétrole, qui nous a apporté des dizaines de milliards de dollars d'activité économique en Alberta, a commencé à étendre son emprise sur toutes les sphères d'activités au Canada. Il a d'abord corrompu la science en attaquant les climatologues pour nier l'existence des changements climatiques ou leur lien avec l'activité humaine. Il a ensuite bloqué la lutte aux changements climatiques au Canada, et s'est assuré que la politique étrangère canadienne dans le dossier des changements climatiques s'aligne sur ses seuls intérêts. Le Canada est le seul pays au monde à s'être retiré du Protocole de Kyoto.

Ce fut ensuite le tour de nos élus, notamment du ministre de l'Environnement et du ministre de l'Industrie, de se transformer en relationnistes de l'industrie et de mettre l'ensemble de l'appareil gouvernemental fédéral au service de l'industrie pétrolière. Le dernier budget fédéral et son projet de loi Mammouth de 425 pages démantèlent de grands pans de notre filet de sécurité environnemental au profit de projets d'oléoducs, et s'attaque aux groupes écologistes, aux Premières Nations et aux citoyens qui s'opposent à ces projets. Une campagne nationale vient d'ailleurs d'être lancée pour dénoncer cet assaut contre la nature et la démocratie.

L'économie canadienne a elle aussi basculé dans une nouvelle ère et tourne maintenant autour d'un nouveau centre de gravité : le pétrole. Le dollar canadien est devenu une pétro-devise qui s'est appréciée rapidement, ce qui a accentué le déclin du secteur manufacturier du Québec et de l'Ontario, qui constituait depuis toujours le moteur de l'économie canadienne. L'économie du Canada est maintenant cassée en deux, entre un secteur pétrolier florissant et un secteur manufacturier en déclin. Faute d'emplois et d'investissements manufacturiers, le Québec doit se contenter des paiements de péréquation tirés des revenus pétroliers.

Le Canada est sous l'emprise de la malédiction pétrolière. Les sables bitumineux sont devenus un trou noir économique qui attire vers lui le capital, la main-d'œuvre et l'ensemble de l'économie du pays. Le secteur pétrolier étend maintenant ses tentacules en Colombie-Britannique à travers le projet Northern Gateway, et au Québec à travers le projet d'oléoduc Trailbreaker.

Le secteur pétrolier mène présentement une campagne tous azimuts à travers une constellation de lobbyistes, agences de relations publiques, think tanks et associations de toutes sortes, bien financées par les pétro-dollars. L'Alberta Enterprise Group n'est que la dernière manifestation de cette campagne qui a embauché plusieurs leaders québécois connus pour donner une meilleure image à cette industrie envers laquelle les Québécois entretiennent beaucoup de méfiance, voire même d'hostilité.

Devant l'Alberta Enterprise Group défilera une Cour de gens d'affaires et d'investisseurs québécois prêts à vendre leur âme pour un morceau du Klondike pétrolier de Fort McMurray. Parions que les changements climatiques et les énergies propres ne feront pas partie des discussions. Pas plus que l'opposition croissante aux projets d'oléoducs en Amérique du Nord. Après tout, pour pactiser avec le pétrole, il faut lui montrer de la sympathie, au risque d'y perdre son âme.

So if you meet me, have some courtesy, have some sympathy, and some taste

Use all your well learned politesse or I'll lay your soul to waste.