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Lettre à Martin Coiteux : tu peux garder tes baisses d'impôts

12/09/2015 09:07 EDT | Actualisé 12/09/2016 05:12 EDT

Je ne t'ai pas écrit depuis que je t'ai souhaité joyeux Noël en décembre dernier. Si je reprends la plume aujourd'hui, c'est pour te dire que je ne veux pas de baisses d'impôts. Je t'ai entendu dire que tu voulais réduire mes impôts dès que le gouvernement retrouvera un peu de marge de manœuvre. Je veux te dire de ne pas t'en faire pour moi et de plutôt rembourser la dette et investir dans l'éducation de mes enfants. Agir en bon père de famille plutôt qu'en idéologue.

Tu vois, moi, je suis plutôt pour ça, les impôts. Comment t'expliquer ça dans ton langage... Les impôts, c'est la force de l'achat groupé, c'est le Groupon des services collectifs. Le plus beau dans tout cela: je fais plus d'argent, je paie plus, j'en fais moins, je paie moins. Toujours pour le même panier de services. Quelle entreprise au monde nous offre un deal pareil?

Je sais que tu penses que le privé offre des meilleurs services pour moins chers, mais j'ai fait le calcul. Prenons mon cas: en 2011, j'ai payé 13 754 $ d'impôts au provincial, plus une somme indéterminée de taxe de vente provinciale et autres tarifs. Pour ce montant, j'ai obtenu des soins de santé pour ma famille, l'éducation gratuite pour mes enfants, des dizaines de milliers de kilomètres de routes gratuites, des garderies, un des régimes de congés parentaux les plus généreux au monde, un système de justice, la sécurité publique, et finalement, en bonus, un filet de sécurité sociale, bien imparfait, qui permet de ne pas laisser les plus pauvres dans la rue. Pour à peu près le même montant, dans le privé, je me paye une auto, de l'essence, des assurances et des télécommunications. Il reste de l'argent pour deux semaines de vacances. C'est tout. Moi, Martin, je trouve que l'impôt, c'est un bon deal.

Toi, tu me dis : « on va faire l'austérité, et on va baisser les impôts ». Au début, je me suis dit : « Pourquoi pas ? ». Puis, j'ai pris le temps de compter un peu. Cette année, et pour toutes les années à venir, l'austérité va me coûter 1520$ en frais de journées pédagogiques pour mes deux enfants. Je m'excuse, j'ai deux enfants et apparemment ils coûtent trop cher à l'État. Ajoute à ça que ma conjointe s'est retrouvée sur le chômage pendant 8 mois pour cause de coupures, pardon, de compressions dans l'enseignement collégial. Mettons une perte de revenus de 15 000$ pour faire un chiffre rond. Je m'excuse pour elle, elle fait partie des employés de l'État, ces privilégiés qui apprennent trois jours avant le début de la session s'ils vont travailler ou non et qui travaillent une session sur deux. Je ne parle pas des autres hausses de tarifs, j'ai perdu le fil.

Au final, cette année d'austérité m'a coûté autour de 17 000$ et le compteur tourne encore. Tu comprendras que tes baisses d'impôts qui vont remettre 400$ dans mes poches en 2017-2018, juste pour les élections ne sont pas un bon deal pour moi. Ça va te prendre 40 ans pour me rembourser ce que tu m'as pris avec l'austérité. J'ai pensé t'envoyer la facture. J'envoie ça à quelle adresse ?

L'austérité, c'est un dîner de con et ma famille est au menu.

Peux-tu m'expliquer quelque chose Martin ? Peux-tu m'expliquer pourquoi 454 personnes ont gagné plus de 250 000 $ en 2012 et n'ont payé AUCUN impôt ? Pourquoi les 43 000 Québécois les plus fortunés, qui ont un revenu moyen de 542 000 $, « s'accaparent 57 % des déductions pour gains en capital, 40 % des déductions pour investissements stratégiques, 59 % des déductions pour frais d'exploration et mise en valeur, 33 % des frais financiers et frais d'intérêts et 28 % de ces mystérieuses "déductions diverses" » alors qu'ils ne représentent que 0,6 % des contribuables ? Comment ça se fait qu'ils payent un peu moins de 15% de leur revenu en impôts au Québec alors que j'en paie 14% pour une fraction de leur salaire ? Tout ça sans compter l'argent qu'ils cachent dans des paradis fiscaux comme le premier ministre lui-même l'a déjà fait...

C'est pour maintenir les privilèges de ce monde-là que tu as coupé dans les services de garde en milieu scolaire ? C'est pour eux que les enfants qui ne peuvent pas payer 27$ par jour doivent regarder par la fenêtre leurs amis mieux nantis jouer dans des jeux gonflables pendant qu'ils sont enfermés dans l'école ? C'est ça ton Québec ? Faire payer des enfants de huit ans pour maintenir des privilèges indécents ? Mon Québec à moi, il a plus de cœur que ça.

Tu dis : « on va baisser les impôts et hausser les taxes ». Mais transformer les impôts en taxes, c'est Robin des Bois à l'envers. C'est voler aux pauvres pour donner aux riches. Pourquoi ? Parce que pour les 40% de Québécois qui paient peu ou pas d'impôts, qui vivent au seuil de la pauvreté ou qui vivent péniblement d'une paye à l'autre, une hausse de tarif ou de taxe à la consommation, ça veut dire moins d'argent dans ses poches à la fin du mois, quand il en reste. Pour les mieux nantis, ce sont des décimales sur un relevé de carte de crédit. De toutes façons, les baisses d'impôts rapportent beaucoup plus à ceux qui paient plus d'impôts. C'est logique non ?

Martin, j'aurais préféré atteindre l'équilibre budgétaire graduellement, sans provoquer de secousses sociales inutiles. Il est trop tard, manifestement, et tu me trouveras dans la rue avec les enseignants de mes enfants. Mais lorsque le gouvernement aura dégagé des marges, tu auras à faire un choix : baisser les impôts, rembourser la dette ou réinvestir dans nos services sociaux, particulièrement en éducation.

Toi, tu penses aux élections et tu te dis : je vais baisser les impôts et me faire réélire. Puis tu vas dire à nouveau : « les finances de l'État sont précaires » et tu vas te lancer dans « austérité 2 », et on va couper d'autres services. Les Anglais appellent ça « the race to the bottom ». Tu dois connaître le concept, on l'enseigne aux HEC. Moi j'appelle ça démanteler nos services sociaux.

Moi, je pense à mes enfants et je me dis : l'éducation est le meilleur investissement qui soit. Et avant de baisser les impôts et de mettre l'État en état de précarité permanente, il serait sage d'utiliser une partie des surplus pour commencer à rembourser notre dette pour ne pas qu'ils en héritent.

Investir dans son éducation. Régler ses dettes. C'est ce que mes parents et mes grands-parents m'ont appris.

Tes baisses d'impôts sont une dépense idéologique, électoraliste et régressive. Si tu les fais, ce sera contre ma volonté. Et c'est pour ça que je ferai la chaîne devant mon école le 1er octobre. Je voulais que tu le saches.

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