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Dette publique, dette privée: laquelle inquiète le plus?

23/10/2012 10:53 EDT | Actualisé 23/12/2012 05:12 EST
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Ce texte est le troisième d'une trilogie qui porte sur les impôts, le déficit, et la dette. Le premier texte peut être consulté ici. Le second ici.

Il y a quelques années, ma grand-mère me disait : « si on gérait nos maisons comme on gère nos gouvernements, on serait tous en faillite ». Cette phrase pleine de gros bon sens m'est revenue récemment en lisant les statistiques sur l'endettement des ménages. Nous sommes endettés, et il ne se passe pas une journée sans qu'on entende un analyste économique s'inquiéter de la dette publique du Québec ou du Canada. Qu'en est-il vraiment ?

Selon les chiffres du Fonds monétaire international, la dette du Canada atteignait 85% du PIB en 2011. Cela signifie qu'il faudrait verser 85 cents de chaque dollar de richesse créée au pays en une année si on souhaitait rembourser entièrement notre dette. Comment le Canada se compare-t-il à d'autres pays ? La dette canadienne est comparable à celle de la France (86% du PIB) et de l'Angleterre (82,5%). Elle est bien en deçà de celle des États-Unis (103%), du Portugal (107%), de l'Italie (120%) de la Grèce (161%) ou du Japon, champion toutes catégories (230%).

Dans presque tous les pays développés, la spirale de l'endettement a redémarré avec l'effondrement des marchés financiers en 2008. Les États-Unis ont versé 700 milliards de dollars pour renflouer les banques qui croulaient sous le poids des mauvaises créances. Ailleurs en France, au Royaume-Uni, et même au Canada, des sommes ont du être injectées dans le système bancaire. C'est ainsi que des dettes privées ont été converties en dettes publiques. Comme nous l'avons vu dans mon dernier blogue, les dépenses gouvernementales destinées à relancer une économie vacillante ont creusé des déficits importants qui ont relancé à la hausse le ratio dette/PIB partout en occident.

L'endettement public est préoccupant, cela est évident, particulièrement lorsqu'il continue d'augmenter comme c'est le cas présentement dans la plupart des pays. Mais dès lors l'équilibre budgétaire est rétabli, le ratio dette/PIB redescend, ce qui rend la dette moins lourde. Bref, si notre salaire annuel augmente et que notre dette reste la même, le poids de notre dette diminue.

Bien que la dette publique continue d'inquiéter, la vraie bombe à retardement se trouve du côté de la dette des ménages. Voyons un peu. On apprenait la semaine dernière que la dette moyenne des ménages canadiens atteignait 163,4%. La situation financière des ménages canadiens est donc comparable à celle de la Grèce! Cette dette se rapproche de l'endettement moyen des ménages américains avant l'éclatement de la bulle immobilière en 2008. Les deux tiers de cette dette sont constitués de prêts hypothécaires. L'autre tiers, plus inquiétant, provient de dettes de consommation. À la fin de 2011, les dettes de consommation des ménages canadiens représentaient près de la moitié de leur revenu annuel!

C'est donc dire que les ménages canadiens s'endettent de plus en plus non seulement pour acquérir une propriété, mais aussi pour joindre les deux bouts ou se payer du luxe. Les dettes de consommation, qui représentaient 21,8% du revenu disponible en 1990, en représentent aujourd'hui 45,8%. Le taux d'épargne est quant à lui passé de 20% à 5%.

Depuis vingt ans, l'économie canadienne a plus que doublé. L'endettement aussi. Notre économie vit-elle à crédit ? La question mérite d'être posée. La réalité est que la situation financière des ménages canadiens est critique. Elle est en fait beaucoup plus grave que celle des gouvernements fédéral et provinciaux réunis. Pourtant on entend peu parler de la dette des ménages.

Le plus ironique dans tout cela : les ménages américains, et dans une moindre mesure canadiens, empruntent en ce moment aux banques à un taux de 19% sur leur carte de crédit au moment même où ils doivent payer des impôts pour rembourser la dette encourue par leurs gouvernements en 2008-2009 pour renflouer ces mêmes banques qui sont depuis longtemps revenues sur la voie de la rentabilité. Le système est parfait et les travailleurs/consommateurs en font les frais.

Il est clair aujourd'hui que les ménages canadiens sont en bien plus mauvaise posture financière que les gouvernements du Québec et du Canada. Cela est dû au fait que les salaires réels ont peu augmenté depuis vingt ans et que le crédit, rendu accessible par de faibles taux d'intérêt, est venu combler l'écart entre le revenu réel et les aspirations des ménages. Les ménages financent l'économie sur leur carte de crédit.

Dans ce système les banques et les entreprises trouvent leur bénéfice en augmentant leurs revenus. C'est pourquoi malgré tous les signaux d'alarme ils continuent de prêter de l'argent et d'encourager la surconsommation. L'endettement des uns nourrit les profits des autres. L'économie continue de croître, mais tout cela n'est que mirage. Et ce mirage tire à sa fin.

Ma grand-mère se trompait. Ce ne sont peut-être pas les gouvernements qui vivent au-dessus de leurs moyens. Ce sont peut-être les ménages.