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Comment l'industrie du tabac interfère dans la politique argentine

22/03/2015 08:23 EDT | Actualisé 22/05/2015 05:12 EDT

L'Argentine demeure l'unique pays d'Amérique latine, et parmi quelques nations seulement dans le monde, qui n'a pas ratifié la Convention-cadre pour la lutte antitabac (CCLAT), ont souligné des experts en santé publique, alors que la 16e Conférence mondiale sur le tabac ou la santé a commencé le 17 mars 2015 à Abu Dhabi.

Cet événement de cinq jours réunit décideurs politiques, professionnels de la santé et activistes afin de mettre en lumière les derniers développements sur l'usage et le contrôle du tabac.

En février 2005, l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) a adopté la CCLAT - le premier instrument juridique international qui promeut une action globale pour réduire l'usage du tabac. Le président d'Argentine l'avait signé, mais ce n'est qu'une fois ratifié qu'un traité doit être implémenté. S'il n'est que signé, il n'a pas de force obligatoire.

Une nation décadente

L'Argentine a l'un des taux les plus élevés de tabagisme en Amérique latine. C'est également la nation de la région qui consomme le plus de cocaïne et d'alcool, selon un classement de Bloomberg publié en 2013. L'étude révèle que c'est le 14e pays le plus décadent de la planète.

Ceci est un problème crucial de santé publique. Le tabac tue plus de personnes que le VIH/SIDA, la tuberculose et le paludisme réunis. En outre, il est la principale cause de décès évitables.

En Argentine, les cigarettes tuent plus de 40 000 personnes par an et génèrent 21 milliards de pesos (environ 2.4 milliards de dollars américains) en soins de santé, selon un rapport publié en 2013 par l'Institut pour la santé et l'efficacité clinique (IECS) à Buenos Aires. L'étude établit aussi que le tabac tue 111 femmes argentines par jour.

Un des facteurs est le prix des cigarettes : un paquet coûtait 1,7 dollars américains en Argentine en 2014, par rapport à 3,8 dollars américains en Colombie, 5 dollars américains aux États-Unis et 8,3 dollars américains en France.

Une pression insoutenable

Nonobstant la mise en œuvre de mesures contre le tabagisme, telles que la création de lieux non-fumeurs, l'Argentine a traditionnellement favorisé la production de tabac plutôt que la santé publique. Les producteurs de tabac sont concentrés dans les provinces du nord à Jujuy et de Salta, dans la province orientale de Misiones ainsi que les villes de Tucumán, Corrientes, Chaco et Catamarca.

« Dans certains pays - ceux qui n'ont pas ratifié la [CCLAT] - la présence de [l'industrie du] tabac est très puissante et elle a une forte influence sur les décideurs, » a déclaré Tibor Szilagyi, agent technique à la CCLAT, lors d'une formation en journalisme le 17 mars 2015 organisée par la Fondation nationale de la presse à Abou Dhabi.

Les entreprises internationales spécialisées dans les produits du tabac, à savoir Philip Morris International, British American Tobacco, Lorillard et RJ Reynolds International, exercent des pressions sur la politique argentine depuis les années 1970. À titre d'exemple, le parlement argentin a ignoré ou rejeté plus de 50 projets de loi sur la lutte antitabac durant les 40 dernières années en raison de la pression de lobbies du tabac.

« Il est très important que les mesures de prévention des interférences de [l'industrie du] tabac soient renforcées. C'est la différence entre les pays qui ont ratifié la convention avec succès ceux qui ne l'ont pas fait, » a expliqué Dr Szilagyi. Par exemple, l'ancien président argentin, Ramon Puerta, est propriétaire d'un champ de tabac à Misiones.

Bannir les ingérences

L'article 5.3 de la CCLAT fournit des recommandations afin d'empêcher l'ingérence de l'industrie du tabac dans l'élaboration des lois. Il suggère de rejeter tout partenariat entre l'industrie du tabac et les politiques, ainsi que d'éviter les conflits d'intérêts pour les employés du secteur public, entre autres mesures.

Malgré cela, les producteurs de tabac en Argentine ont envoyé au Sénat en 2006 un document intitulé « Observations juridiques concernant la CCLAT » (« Observaciones Jurídicas al Convenio Marco antitabaco » en espagnol) pour expliquer que la ratification de la CCLAT entrainerait des pertes économiques importantes.

Un rapport publié en juin 2013 par la Fondation interaméricaine du cœur, une organisation non-gouvernementale aux États-Unis, explique les façons employées par l'industrie du tabac afin d'avancer ses intérêts commerciaux en Amérique latine. En Argentine, celle-ci tisse des liens avec des dirigeants dans des secteurs clés. Au Mexique, l'industrie du tabac fait pression contre la taxation des produits du tabac. En Colombie, elle empêche l'interdiction de la publicité et de la sponsorisation des produits du tabac.

Kamilia Lahrichi est bénéficiaire de la bourse en journalisme de la Fondation nationale de la presse à Abou Dhabi en 2015.

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