Julie Marcil

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La liberté, c'est d'la job

Publication: 10/04/2012 07:08

Deux pièces, deux époques, deux milieux, un même thème: l'aliénation. Quand l'individu se retrouve pris dans l'étau d'une vie qu'il ne contrôle pas. Bien sûr, ce n'est que fiction... N'est-ce pas?

Côté jardin, Les bonnes (Jean Genet). Claire et Solange profitent de leur maigres temps libres pour transgresser les règles et échanger les rôles, comme au carnaval. Solange devient sa jeune soeur Claire tandis que Claire enfile les robes de Madame, la «maîtresse». On est dans la bourgeoisie européenne du début 20e. Par ce jeu plutôt vicieux, elles essaient d'exorciser leurs frustrations.

Les deux bonnes admirent et envient Madame. Madame qui a tout, qui est belle, riche, et qui a un amant qu'elles convoitent. Madame qui n'est même pas une marâtre, mais souffre de l'aveuglement et de la condescendance que favorise sa condition.

Côté cour, le gars de la shop (Le boss est mort, Yvon Deschamps). Poussé par son milieu et son éducation, il a fait ce qu'on attendait de lui sans jamais rechigner. Se marier, fonder une famille, et surtout, comme le lui avait conseillé son père, se trouver une job «steady». Il est prêt à tout faire pour ne pas déplaire à ce boss qu'il voit plus grand que nature. Quitte à ne pas compter ses heures et à refuser les unions («Qu'ossa donne» de toute façon?). Parce que la discorde, ça engendre la violence, c'est dangereux. Et le gars de la shop n'aime pas le risque.

Faute d'oser un changement salutaire, les bonnes, écrasées par le poids de leur vie, vont poser un geste insensé en espérant la délivrance: faire emprisonner l'amant et planifier de tuer leur patronne. Geste qui, réussi ou pas, va inévitablement se retourner contre elles. Où se trouvent les autres portes de sortie? Quoi faire pour que le cercle infernal soit brisé? Quand on haït qui on aime. Quand on déteste sa vie, tout en souhaitant l'aimer.

Le gars de la shop n'aura pas besoin de planifier l'assassinat de son boss. Son boss est déjà mort. Est-il délivré et plus heureux pour autant? Non, bien sûr. Au contraire, il est dévasté, désemparé par cet ultime pilier de sa vie qui s'écroule, après la mort de sa propre femme. À quoi s'accrocher quand la dernière certitude fout le camp? Quand notre identité se définit par un rôle. Rôle qui nous rend malheureux mais dont, au moins, on connaît les balises.

Dans les deux camps, celui des bonnes et celui de l'ouvrier, ça finira plutôt mal. De là où on se place, dans le siège confortable du spectateur, on a envie de leur dire: vas-y, t'es capable. Libère-toi. N'attends pas que le bonheur arrive, va le chercher!

Tout en sachant bien que ce n'est pas si simple que ça.

Se libérer de ses entraves, c'est compliqué. D'abord parce que la vie en est pleine. Quand c'est pas un boss, c'est la maladie, le manque d'argent, nos doutes intérieurs, un voisin qui fait suer... Vivre libre ne veut jamais dire vivre sans contraintes. Il faut savoir s'en accommoder.

Au-delà de ça, la liberté implique des choix à faire. Et maudit que faire des choix, c'est épeurant. Moi, des fois, ça me paralyse. Quand je suis sur le point de choisir de prendre le petit chemin de terre qui, je crois, mène à la rivière, je me demande si je ne vais pas me perdre et si ce ne serait pas préférable de faire un détour par la grand-route. Ou si je ne serais pas mieux de rester sur mon perron, que je connais si bien, au cas où le bonheur passerait par là pendant que je suis partie sur des routes inconnues.

Et il y a bien sûr des tas de facteurs qui font que pour certains individus, les choix à faire sont plus intéressants (et les options plus nombreuses) que pour d'autres. Le tempérament, les expériences antérieures, le milieu d'où l'on vient et le contexte social et familial dans lesquels on évolue font qu'on n'est pas tous égaux devant les choix à faire. Rien n'est impossible, mais le possible est parfois beaucoup plus difficile d'accès pour les uns que pour les autres.

Je suis heureuse de vivre à une époque et dans un pays où j'ai moins à me battre pour mes droits fondamentaux et où la lutte pour l'égalité sociale a déjà tracé un chemin qui me permet à moi, une femme issue d'un milieu ouvrier (le gars de la shop, c'est pas loin d'être mon père), de m'instruire, de travailler où je veux, de voyager, de vivre comme je l'entends. Mais évidemment, il reste encore beaucoup à faire et la vie est ainsi faite qu'on n'aura jamais fini de lutter.

C'est probablement ce qu'oublient, ou n'ont jamais su, ceux qui ont un peu trop tendance à voter pour des lois et des mesures économiques qui favorisent l'individualisme au détriment de la force du groupe et même, parfois, des droits humains. Je ne nommerai personne. On les connait déjà suffisamment.

L'individu a sa part à faire, bien sûr, et on ne fera pas le tour, en un seul billet de blogue, de ce qu'impliquent la liberté et le bonheur, mais on peut quand même se rappeler que l'éducation, l'aide psychologique et sociale, la recherche, l'information et les arts font partie de ce qui y contribue. Et que le groupe doit aider à développer ces aspects de la vie humaine essentiels à l'épanouissement des individus.

Les arts? Ben, oui, les arts aussi. Et, oui, subventionner la culture, c'est-à-dire y investir en tant que groupe, pour que même les moins nantis y aient accès, est une nécessité et non un luxe. Cette culture qui parfois nous divertit, le temps de nous reposer de nos misères et de nous redonner un peu d'énergie pour les affronter ensuite. Et qui, à d'autres moments, est là pour nous secouer un peu et bousculer nos certitudes, pour nous troubler et nous faire réfléchir à notre sort et à celui des autres et, qui sait, qui pourrait nous donner le déclic dont on a besoin, un instant de lucidité, pour bouger un peu et faire un pas en avant vers la liberté.

 

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