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L'agriculture, une affaire d'homme?

Dans les champs, on entend de plus en plus parler de relève féminine.

24/11/2017 09:00 EST
Karine Poitras Ferland

Il suffit de gratter un Québécois pour trouver un agriculteur derrière, disait en substance Jean Provonost dans le récent documentaire de Marc Séguin, La ferme et son état.

J'étais au cinéma Beaubien, le vendredi où se tenait la première représentation du film. J'ai senti les sourires dans la salle.

J'ai souri aussi, mais j'appartiens à une génération qui a beau gratter, elle n'y voit plus grand-chose. Ses liens avec le monde agricole ont été coupés, à grands coups de modernisations.

Mais les choses semblent être en train de changer. Nous sommes de plus en plus nombreux à nous identifier, de quelque façon, à un ou à des nouveaux visages de l'agriculture : notre ami, notre cousin, nos parents retraités, notre fermier de famille, nous.

Des jeunes, des moins jeunes, voire des pas jeunes du tout, qui ont quelque chose en commun : ils appartiennent à la relève agricole, ils appartiennent au renouveau paysan.

Le terme « re-nouveau » sous-tend un paradoxe, celui du changement dans la continuité.

Le terme « re-nouveau » sous-tend un paradoxe, celui du changement dans la continuité. C'est plus sérieux que ce qui s'est déjà vu par le passé, me disait récemment un gars de la relève.

Plus sérieux ? Certainement plus formé, plus féminin aussi.

L'agriculture québécoise se re-féminise

Encore récemment, parler d'agriculture nécessitait des connaissances et une expertise spécialisées. Désormais, tout le monde peut se sentir concerné par la question, ce qu'a révélé l'importante participation aux audiences nationales et régionales de la Commission sur l'avenir de l'agriculture et de l'agroalimentaire québécois en 2007.

En dépit des nouveaux enjeux et acteurs dans la gouvernance de l'agriculture au Québec, force est de constater que l'agriculture dominante reste largement une affaire d'hommes. On assiste depuis quelques années à une certaine pluralisation des voix, des discours sur l'agriculture : certes, pourvu qu'ils demeurent majoritairement le fait d'hommes.

Qu'on se le dise, l'agriculture est avant tout une affaire de patriarches, dans la pratique comme dans le commentaire. Il m'a suffi, en tant que femme, d'émettre publiquement un avis sur la question dans un dossier spécial du journal Le Mouton Noir, en 2014, pour me faire remettre à « ma » place, me faire paternaliser et réduire à une « jeune étudiante dont le papa serait agriculteur ».

L'écoféminisme a bien fait apparaître que, de tout temps, l'agriculture vivrière a pourtant été une affaire de femmes.

Heureusement, dans les champs, on entend de plus en plus parler de relève féminine.

Heureusement, dans les champs, on entend de plus en plus parler de relève féminine. Selon le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec, celle-ci gagne en représentativité au sein de la relève agricole, particulièrement parmi les jeunes démarrant une entreprise nouvelle ou s'établissant par transfert non apparenté.

Tous genres confondus, la relève est de plus en plus nombreuse à s'établir en démarrant sa propre entreprise : le pourcentage est passé de 27 % en 2006 à 33 % en 2011. Côté femmes, ce chiffre atteignait 45 % en 2011, selon le Recensement de la relève agricole établie.

Si 59 % des transferts se font encore à l'intérieur du cadre familial, les transferts non familiaux concernent généralement des secteurs non contingentés ou des productions non admissibles à l'Assurance stabilisation des revenus agricoles. Ils concernent davantage les femmes que les hommes, ce qui restreint régulièrement celles-ci à des productions non protégées.

Généralement plus scolarisées que leurs collègues masculins, les femmes en agriculture sont moins nombreuses à détenir leurs parts dans l'entreprise. Plus touchées que les hommes par la détresse psychologique (qui, on le sait, affecte fortement le monde agricole), elles adoptent souvent une position précaire : isolement, stress financier, surcharge de travail. Elles portent l'essentiel de la charge mentale associée à la gestion du foyer.

Elles avouent régulièrement un sentiment d'imposture.

Sous-représentées aux instances démocratiques, elles n'occupent aucun siège au conseil exécutif de l'Union des producteurs agricoles.

Sous-représentées aux instances démocratiques, elles n'occupent aucun siège au conseil exécutif de l'Union des producteurs agricoles.

Tout en faisant l'objet de stéréotypes de genre persistants, elles apprennent individuellement et collectivement à reprendre leur place.

Femmes en agriculture : un projet citoyen et indépendant

Femmes en agriculture est un projet citoyen et indépendant visant à donner une visibilité aux femmes en agriculture au Québec. Il cherche à mettre des visages sur les statistiques voulant que l'agriculture se féminise, que les femmes gagnent en représentativité au sein de la relève agricole.

Femmes en agriculture cherche aussi à valoriser la contribution à l'agriculture des agricultrices et des conjointes d'agriculteurs dont le travail, souvent bénévole, est quotidiennement passé sous silence. Femmes en agriculture s'adresse également à cette minorité de femmes propriétaire unique de la ferme.

Femmes en agriculture concerne enfin toutes les femmes québécoises qui, par leur travail ou leur engagement, s'identifient au monde agricole : agronomes, étudiantes, chercheures, journalistes agricoles, travailleuses de rang, etc.

Femmes en agriculture souhaite faire une place aux femmes issues de minorités ethniques et aux femmes autochtones.

Veuillez faire parvenir votre photo à femmesenagriculture@gmail.com, accompagnée de votre prénom, date de naissance (votre âge) et votre occupation. Elle sera publiée sur une plateforme web réunissant l'ensemble des visages féminins de l'agriculture au Québec.

Le succès du projet repose sur votre participation !