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Le fond du baril (ou le plus beau cadeau de ma vie)

20/07/2016 09:57 EDT | Actualisé 20/07/2016 09:57 EDT

- «Je m'appelle Julie.

- Bonjour Julie ...

- Et je ne sais pas quoi dire de plus, parce que je ne me connais pas encore!», dis-je en éclatant en sanglots devant le groupe. Comme première impression on a vu mieux. Pour une fille qui gagne sa vie en parlant aux gens, ce n'était pas ma meilleure.

On est en 2008. Nous sommes 15 dans un Monastère à Montréal. Et je suis en thérapie. Big time.

Je suis arrivée en fin d'après-midi. Une journée de merde, où j'ai angoissé à partir du moment où je me suis levée. Où j'ai quitté mon chum sur le seuil de la porte de notre jolie maison en pleurant et en lui souhaitant une bonne semaine entre deux hoquets. Où je suis partie en tremblant, avec ma trop grosse valise (qui a besoin d'autant de vêtements pour une semaine de thérapie?), au volant de ma voiture, en écoutant du Jack Johnson à tue-tête pour ne pas penser. Avoir peur oui, mais avancer quand même. C'est ce que j'ai fait, en suivant les indications pour me rendre en un seul morceau.

L'endroit était beau. Comme un îlot de paix et de verdure en pleine ville, le long du fleuve. Un grand terrain vert, rempli d'arbres, d'érables matures, de saules pleureurs immenses et d'arbres à fleurs. Ça m'a rassurée. Au moins le décor était charmant. Comme si c'était moins pire de pleurer en regardant du beau à travers les larmes.

En arrivant sur place, je me souviens avoir vu 2 personnes devant l'entrée qui étaient en train de jaser. Je les ai jugées. Je n'aimais pas leur vibe, je trouvais que je n'avais rien à faire avec elles. Franchement, je me trouvais bien au-dessus de ça. Je me demandais ce que je faisais là! La vie allait m'apprendre que j'avais tort...et, qu'encore une fois, j'avais le jugement beaucoup trop rapide.

Je m'étais habillée confortable. Sandale, jupe aux genoux et t-shirt que je trouvais cool à l'époque, où on voyait une immense bouche de vampire. Deux grosses babines roses dignes du signe des Rolling Stones, mais avec des canines prononcées. Je réalise maintenant avec le recul que mon choix de look était pour le moins bizarre, comme si par cette grosse bouche menaçante, je voulais envoyer un message clair de ne pas m'attaquer, que j'étais déjà sur les dents... Une autre belle impression. (D'ailleurs, les amies que je me suis faites à cet endroit m'en reparlent encore!)

En entrant, Louise, ma thérapeute, et Gisèle la kiné nous accueillaient. «Bienvenue, contente de te voir. Tu n'as pas eu trop de difficulté à te rendre?» Après les salutations d'usage, l'annonce est survenue, tel un choc: «As-tu un cellulaire? Une montre? Un livre? iPod? Cadran? Tout ça t'est confisqué pour la semaine. On met le tout dans un sac de plastique à ton nom et à la fin de la semaine tu pourras les récupérer. Pendant la semaine, on te dira à quel moment te lever, aller manger et aller aux ateliers, t'en fais pas, ça va bien aller.»

Ça va bien aller? On va me dire quand me lever et quand aller manger? Est-ce qu'elles vont me dire quand aller aux toilettes tant qu'à y être? Une légère panique s'est emparée de moi en vidant une partie de ma grosse valise et je me suis vraiment demandé si c'était une bonne idée, si j'étais au bon endroit. Y'a pas juste moi qui donnais dans la première impression intense on dirait...

Je ne suis pas du genre à niaiser quand j'ai un problème à régler. Je bouge, j'agis et je trouve des solutions. Geneviève, une collègue qui m'effrayait à l'époque, mais avec qui j'ai finalement beaucoup aimé travailler, m'avait donné les coordonnées de Louise Sigouin quelques semaines avant le crash. «Elle est extraordinaire, elle est sexologue, mais fait aussi de la consultation régulière. Appelle-la, je lui ai parlé de toi. Je suis sûre que tu n'es pas un cas lourd.» Ça, j'en savais rien, mais je savais que j'avais besoin d'aide. Je savais que le vin que mon chum et moi on se tapait chaque soir était devenu une bouée, une façon de ne pas sombrer, le seul moyen de décompresser après le stress imposé chaque jour, de souffler enfin calmement. Ça n'avait plus de sens. Je ne me reconnaissais plus. Je pleurais à un rien, je m'enrageais à un rien, j'avais la fleur de peau écorchée vive. Je devais absolument faire quelque chose.

julie belanger

Photo prise quelques semaines avant d'entrer en thérapie. Le burnout, ça peut ressembler à ça (je n'allais vraiment pas bien là-dessus, même si ça ne paraît pas).

C'est Louise qui m'avait parlé des ateliers intensifs d'une semaine au Monastère. En bonne élève, j'ai dit oui, sans réfléchir, parce que j'étais persuadée que ça pouvait me faire du bien. Mais ça, c'était en mai. Par la suite, j'étais partie en voyage avec mon amoureux (voyage extraordinaire, mais avec le cœur à l'envers). Au retour, j'étais allée me reposer chez mes parents sur la Côte-Nord, puis on avait amorcé des travaux intenses de rénovation à la maison (les joies du drain français!) Bref, un mois s'était écoulé depuis le moment où j'avais dit oui et où j'avais fait le chèque pour cette semaine de thérapie. Plus je voyais le «jour J» approcher, plus j'angoissais. J'ai failli tout abandonner, j'ai passé à un cheveu de le faire, mais comme j'avais déjà payé, comme j'étais toujours aussi désemparée, je me suis forcée et j'y suis allée. Aussi forte qu'une feuille morte qu'on s'apprête à écraser dans sa main.

Vint alors le fameux moment où on devait, à tour de rôle, aller devant le groupe et se présenter. Dire qui on était et ce qu'on voulait retirer de cette semaine. Des présentations intenses qui allaient donner le ton au reste. Je pense qu'on a tous pleuré. Ou presque. Des écorchés vifs qui avaient besoin d'aide. Mais, malgré tout, chacun était attachant, touchant de vérité. J'arrivais à ne pas juger, à me rendre compte que la souffrance ne se mesure pas, qu'elle ne se hiérarchise pas. Parce qu'au début, j'avais tendance à me dire que je me plaignais le ventre plein. Personne ne m'a battue, au contraire, je viens d'une famille remplie d'amour! Mais une phrase de Gisèle m'a remise les pendules à l'heure: «Un enfant qui a été maltraité et un autre qui a été trop aimé, couvé, ça donne un résultat semblable.»

C'était mon cas. Je viens d'une famille où on m'a gardée le plus longtemps possible dans la ouate, où on avait peur que je me blesse inutilement, que je me heurte aux problèmes de la vie. Donc, pour éviter que je souffre, devant tout obstacle potentiel, on rajoutait une couche de moelleux, de confortable. Le jour où j'ai dû affronter la réalité, je n'étais pas préparée aux difficultés de la vie, je n'en avais jamais connues! Je n'avais pas de corne ni de carapace, ma peau était tendre et facile à percer. Un simple petit choc qui aurait dû laisser un bleu me laissait une plaie ouverte.

Dans la vie, j'avais beau avoir 33 ans, émotivement, j'avais arrêté à 14-15... Il fallait que je devienne autonome et que je devienne enfin une grande fille, mieux, une femme. Et cette semaine de thérapie a été réellement le passage à ma vie adulte. Une semaine douloureuse, où j'ai plus braillé qu'au cours des 33 années précédentes, mais où j'ai enfin commencé à me connaître... Mieux, à m'aimer. Ce qui pourrait être perçu comme le fond de baril a en fait été le plus beau cadeau de ma vie.

Ce billet a également été publié sur le blogue personnel de Julie Bélanger.

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