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Desmarais le philanthrope?

10/10/2013 12:59 EDT | Actualisé 10/12/2013 05:12 EST

Ainsi donc Paul Desmarais est mort. Le concert des éloges est lancé. Pas besoin de lire tout ça, je sais déjà ce qu'ils en diront à l'unisson. Et puis j'ai déjà assisté à l'ode à la grandeur du seigneur Desmarais, à mi-chemin entre Gandhi et mère Thérésa, au Téléjournal de Radio-Can, et en prime je suis devenu partiellement aveugle en lisant le texte de Lise Ravary.

Philanthrope est le mot que certains utilisent pour décrire M. Desmarais. Référons-nous à la définition du Larousse.

Philanthrope n. (gr. Philos, ami, et anthrôpos, homme):

1. Personne qui aime tous les hommes; ami du genre humain.

2. Personne qui cherche à améliorer le sort de ses semblables par les dons en argent, la fondation ou le soutien d'oeuvres, etc.

3. Personne qui agit de manière désintéressée, sans recherche de profit.

Je sais pas à quelle définition on fait référence ici, mais M. Desmarais n'est rien de tout cela. Lorsqu'il a fait des dons en argent ou soutenu des œuvres, c'était pour améliorer le sort de ses semblables ? On ne devient pas membre du groupe Bilderberg ou du Council on foreign relation lorsqu'on agit de manière désintéressée. On le devient justement lorsqu'on agit de manière intéressée. Très intéressé. Intéressé par le profit et par un idéal politique, un Corporate Canada uni. Et quand Henry Kissinger te rend hommage, ce n'est pas bon signe en tant que philanthrope. [Je cite parfois Kissinger parce que c'est un homme brillant et un maître en relation internationale, mais ça ne fait pas de lui un chic type. On cite parfois ses ennemis.]

« Monsieur Paul Desmarais ne m'a jamais appelé pour me dire quoi écrire », diront sans doute en cœur des éditorialistes de la grosse Presse. Allô... Il n'avait pas besoin de vous dire quoi écrire. Vous saviez très bien quoi écrire ou ne pas écrire. C'est pour ça que vous avez une job. Vous savez très bien pourquoi vous êtes là. Pas besoin de jouer aux hypocrites. D'ailleurs parlons-en de sa Presse. Pourquoi la garder en vie selon moi? C'est très simple. Parce que c'est un formidable outil idéologique qui sert à deux choses. Elle sert l'agenda politique de ses maîtres. Des journalistes qui louangent un idéal fédéraliste, qu'il soit d'ouverture, renouvelé, asymétrique ou ouvert sur le monde. Elle sert également leurs intérêts financiers. Par le même procédé, on prône la privatisation du système de santé par exemple ( qui profitera aux détenteurs de compagnies d'assurances, dont Power Corporation, tiens donc) et on glorifie les hydrocarbures ( dont Power Corp a des intérêts via Total). Il n'y a rien de désintéressé là-dedans.

L'autre bêtise selon moi est la glorification de la réussite en affaires de Paul Desmarais. « La réussite du petit gars de Sudbury, un vrai self-made man, prouve qu'il y a un establishment canadien-français ». Rien n'est plus faux. Il n'existe pas d'establishment canadien-français. L'establishment canadien est anglais. Il suffit de consulter le livre  Canadian Establishment de Peter C. Newman pour le constater. (Parfois on offre un poste de sous-directeur d'une quelconque succursale provinciale à un francophone). Desmarais est seul en son genre et Dieu sait que ce ne fut pas évident de se faire admettre dans ce club sélect ultra raciste qu'était l'establishment canadien. L'anecdote de M. Desmarais avec le Canadien Pacifique illustre bien cet état de fait.

En 1982, Paul Desmarais était sur le point de prendre le contrôle, avec l'aide de la Caisse de dépôt, de la compagnie ferroviaire du Canadien Pacifique. Pour l'establishment canadien, il était impensable qu'un francophone, aussi fédéraliste soit-il, puisse mettre la main sur un fleuron du Canada comme le Canadien Pacifique. Sous les pressions de l'establishment canadien (anglais), le gouvernement Trudeau a voté la loi S-31 pour bloquer Desmarais.

Robin Philpot en dit ceci : « Encore une fois, malgré les très nombreux appuis de Paul Desmarais au sein du cabinet de Pierre Trudeau et sa fidélité inébranlable au Canada, le gouvernement fédéral n'avait d'yeux et d'oreilles que pour l'establishment canadien-anglais et ses antennes à Montréal ». D'ailleurs pour bien saisir la montée en puissance de Desmarais et de son empire tentaculaire, je vous conseille fortement le livre de Robin Philpot Derrière l'état Desmarais : Power.

Enfin, qu'André Pratte et de ses collègues veuillent rendre hommage à leur patron et « ami », c'est compréhensible. Que des fédéralistes s'agenouillent devant la grandeur du maître, ce n'est pas surprenant. Qu'un parti politique qui se dit indépendantiste tient à rendre hommage à celui qui fut, avec Trudeau, le plus grand ennemi de la lutte de libération nationale du Québec, il faudrait qu'on m'explique. Je pense qu'on devrait tous, et surtout Lise Ravary, relire Albert Memmi.

Si jamais on m'accuse de me réjouir de la mort de Paul Desmarais, je répondrai que je suis peut-être plus insensible depuis que j'ai vu des gens se réjouir publiquement de la mort de mon père. « Il l'avait bien cherché en se réjouissant de celle de Claude Ryan ». D'accord. Si c'est comme ça, vous vous réjouirez publiquement lorsque ce sera mon tour. Fair enough... Pour vous montrer que je ne suis pas complètement insensible, je vais quand même prendre le temps d'offrir mes condoléances aux familles d'Arthur Lamothe et de Michel Brault, deux géants de l'ONF décédés récemment.

Nous vivrons. Nous vaincrons.

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