Jules Bourque

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Vivre pourrait devenir illégal

Publication: 15/10/2013 13:26

« À force de nouvelles lois, de nouveaux permis, de nouvelles taxes et de nouveaux règlements, on finira bien par rendre illégale la vie elle-même », me disait naguère en plaisantant une étudiante en droit. Et cette boutade eut le mérite de me faire réfléchir.

Le terme à utiliser, pour traduire cette extrême « légifération » du vivant sous toutes ces formes, serait celui de légiférite. Explications.

La légiférite, ou trouble obsessionnel compulsif législatif, est d'abord un besoin hypocondriaque et hyperactif : celui de vouloir tout diriger, tout prévoir, tout savoir, tout taxer, tout subventionner, tout réglementer. Un besoin maintenant devenu pathologique dans trop de juridictions... au cas où un imprévu arriverait, au cas où l'État ne pourrait surveiller, contrôler ou avaliser une opération! Au cas où, dans un coin perdu des Alpes ou du Yukon, aurait cours, en pleine nuit, une activité non réglementée, non supervisée! Quel aveu d'impuissance! On ne saurait laisser faire. Le libéralisme, quelle insulte faite à l'État, quel promoteur de non-droit! C'est bon pour la jungle, ou le Texas, mais sinon... quelle barbarie, toutes ces libertés, toutes ces inégalités, toutes ces différences... vite des lois pour tout aplatir! Égalisons, soviétisons! Toujours au cas où quelqu'un quelque part serait trop satisfait, trop libre, trop riche, trop différent... ah, ce fichu libéralisme, ça fait des heureux! Des heureux ostentatoires, avec voitures de luxe! Inacceptable.

C'est à peine une caricature. Hélas.

La légiférite serait évidemment à classer au rang de maladie mentale. Un désordre mental d'État, une névrose de législateur surexcité ne sachant plus que faire ou dire pour avoir l'air d'accomplir quelque chose. Il s'agit probablement, pour l'élu, de justifier son existence et son salaire. Au détriment de l'intérêt général, peut-être, mais peu importe. Je veux ma nouvelle loi! J'y tiens! Les restaurateurs en souffriront? Les fumeurs se plaindront? Tant pis. Ma femme me presse d'agir, et entre vous et moi, concevoir une loi pour restreindre la liberté de ses concitoyens ou pour diminuer leur pouvoir d'achat, surtout au nom de la santé publique, c'est un petit plaisir coupable qui vous remonte le moral. D'ailleurs, tous les législateurs le savent : passer 50 ans, rédiger ou voter une loi, ça vous rajeunit. Et c'est sans parler du plaisir donné par la palpabilité de sa volonté de puissance, par l'impression de sculpter l'humanité, d'appartenir à une aristocratie! Le législateur est forcément nietzschéen. Avec la géopolitique, l'ingénierie sociale, c'est l'affaire des seigneurs de la Terre. C'est le grand combat.

La légiférite fait ainsi des ravages en démoralisant à la fois les individus et les sociétés, en multipliant les obstacles à surmonter, les délais, les permis, les règles de procédure, les contraventions, les fiscalités, les examens. Toutes choses nécessaires dans une certaine mesure, mais qui deviennent vite, par excroissance incontrôlée, des ennemies de l'innovation, de la création, du commerce, de l'audace et ainsi, in fine, des ennemies de la vie elle-même, de son rythme et de ses élans. Ainsi, en freinant les ambitions, en intimidant les esprits, en bloquant les progrès et en retardant les initiatives, la légiférite déprime le citoyen, désespère le jeune, enrhume l'économie et ralentit l'évolution même de l'humanité. L'Histoire en fait du surplace. C'est le gigantesque boulet ralentisseur de l'Occident, et même du monde, ce climat législatif et fiscal oppressif.

Cette manie législative mine également la force et la valeur des bonnes lois : une loi stupide affaiblit l'ensemble. Bref, la légiférite, en favorisant l'hyper-réglementation du vivant individuel ou collectif, est une maladie sérieuse et débilitante du corps social ayant des conséquences néfastes concrètes aussi durables que coûteuses. Rien de moins. Le trop-de-lois, ajouté au trop-de-taxes et au trop-de-bureaucratie, empoisonne l'économie, les volontés, les rapports sociaux. Grande vérité que les fascisants de tous bords ne voudront pourtant jamais admettre : cela leur ôterait le goût de nous dire quoi faire, quoi penser, quoi consommer, et en quelle quantité, et à quel prix. Un vrai plaisir de ministre plénipotentiaire, de cardinal de Richelieu.

Récapitulons : à force de surlégiférer et d'augmenter les restrictions entourant les jeux, le tabac, les discours, l'habillement, l'alcool, la nourriture, la recherche, l'Internet, ou encore les couleurs et les goûts esthétiques - ce que savent d'ailleurs faire les dictatures - c'est la vie elle-même qui en souffre et s'appauvrit. La liberté concrète et les choix réels du consommateur, de l'entrepreneur, du voyageur, de l'éducateur et du créateur s'en trouvent diminués. C'est, pour parler comme mon étudiante en droit, « le droit fondamental et naturel de tout être humain de poursuivre son bonheur, en vivant selon ses espoirs et désirs légitimes, qui se trouve rongé par le droit positif ». Ah, elle savait s'exprimer, elle! Souhaitons qu'elle devienne juge.

Bien avant cette étudiante, Tacite disait sensiblement la même chose : « Plus corrompu l'État, plus nombreuses les lois ». Preuve que la légiférite ne date pas d'hier et que la Rome des premiers siècles en souffrait déjà. Mais l'antiquité du problème ne change rien à son actualité, ni au fait que les Assemblées devraient savoir dé-légiférer, ou légiférer plus légèrement et calmement. Car sinon, en fin de compte, nos vies pourraient devenir de facto illégales, préjudiciables ou délictuelles au moins dix fois par mois, sinon par semaine, sinon par jour. Surtout celles des individus les plus actifs, créatifs ou innovants, de ceux qui devront précisément financer les protections sociales et assurer le développement des arts, de la pensée, de la médecine, des nouvelles technologies. Ce sont eux, surtout, que décourage cette atmosphère maladive et décadente de répression, de surveillance et de contrôle excessifs.

Ainsi, posons la question : à quand des taxes et des lois contre la bonne humeur, l'intelligence, la spontanéité, l'enthousiasme, le courage ou le trop de plaisir ? Ce serait, pour tous les législateurs répressifs, tarir directement l'apparente source du problème : la joie de vivre, l'énergie créatrice, le goût de l'aventure, le droit de choisir.


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