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Xyloglossie, ou la langue de bois dans l'espace public

28/07/2013 09:39 EDT | Actualisé 27/09/2013 05:12 EDT

Si nos débats publics manquent trop souvent de vitalité, de profondeur et d'attrait intellectuel, ce qui est dommageable pour l'espèce humaine, c'est en raison notamment d'une forme langagière facilement identifiable, nommée langue de bois. Une langue dont la raison d'être est d'être insignifiante. Or le langage insignifiant ne mène à rien, n'invente rien, ne résout rien. L'expression parler pour ne rien dire résume d'ailleurs parfaitement la substance et la valeur de cette langue. C'est une langue nulle.

Exemple: «Idéalement nous devrions nous concerter afin d'étudier l'ensemble des possibilités se trouvant devant nous dans l'espoir de trouver une solution satisfaisante et légitime, susceptible par ailleurs et autant que possible d'être bien reçue par les principaux intervenants».

Évidemment. Cela va sans dire. Mais sinon? On tourne en rond. Bref, celui qui parle ainsi tergiverse ou débute comme sous-ministre adjoint. Il aurait au moins pu raccourcir sa phrase. D'où l'ineptie d'un pareil énoncé, et cette définition: la langue de bois, c'est l'art de ne rien dire en disant pourtant quelque chose. Il y faut donc, oui, un certain talent, mais ô combien sophistique et décevant. Un langage simple et grossier, mais parlant, vaut toujours mieux.

La prévalence de ce type de discours creux, dans l'arène politique ou ailleurs, témoigne d'une vacuité culturelle et idéologique certaine et handicapante. De même pour la censure qu'elle incarne. Autrement dit, la langue de bois est celle par excellence de l'inaction, du déni et de l'indifférence. C'est la langue aussi de la non-pensée et du non-débat. Ainsi la langue de bois, française, allemande, russe ou grecque, est stérilisante et appauvrissante car, non contente de n'enrichir rien, elle appauvrit même ce qu'elle touche. Minimiser, édulcorer, affadir, c'est son travail, alors qu'une langue, sauf exception protocolaire, c'est fait pour éveiller, colorer, instruire et progresser.

Inquiétante aussi est cette tendance voulant qu'on doive proscrire tout propos radical, ou le reformuler en novlangue politiquement correcte. Encore ici, merci à l'influence décolorante de la langue de bois et à ses adeptes qui tiennent le franc-parler pour un acte vulgaire, alors qu'il est libérateur. Même les points d'exclamation en deviennent suspects. Un point d'exclamation! Vraiment, c'est trop fort, trop subjectif, trop direct...non, ça pourrait blesser le lecteur...

Qu'on soit pour ou contre une doctrine, une idée ou une nouvelle loi, l'idéal reste toujours d'étayer clairement et solidement ses positions afin d'alimenter la réflexion indépendante du lecteur ou de l'auditeur. Ainsi rend-on un service public nonobstant ses propres opinions. L'essentiel étant de nourrir son prochain en arguments, en idées, en nuances, en connaissances. Tâche philanthropique que peut seul performer un langage clair et chargé de sens.

Évidemment, le laconisme et les platitudes propres à la xyloglossie ont leur place en société. Les fonctionnaires et notaires n'ont pas à communiquer en style burlesque, et personne ne demande au ministre de la Culture d'annoncer des coupures (en langue de bois: des restrictions budgétaires, beaucoup moins douloureux...) en plaisantant. Les protocoles et la bureaucratie exigent ordinairement des discours monotones et figés. N'empêche que plus de signifiance et d'ardeur stylistique seraient parfois bienvenues, même dans l'écriture des contrats commerciaux...

Il faut donc souhaiter que cette sous-langue soporifique reste sagement à sa place et n'envahisse pas comme une mauvaise herbe l'espace du débat public, de l'enseignement ou du journalisme. Qu'elle n'aille pas contaminer les terres de la philosophie, de l'art et des nécessaires polémiques. Pour le reste, essayons d'enseigner plus clairement aux jeunes la critique de cette langue amorphe, mais surtout les bienfaits, privés et publics, de tout langage clair, précis, signifiant et vivant. La robustesse et la durabilité de toute culture en dépendent. Une culture naît, grandit, stagne, périclite et meurt avec sa langue.

Souvenons-nous enfin que la démocratie est essentiellement, avant même d'être une forme de gouvernement, une dispute idéologique permanente et une discorde populaire civilisée, donc écrite et parlée. Une dispute s'alimentant de joutes verbales, de tolérances réciproques et de confrontations intellectuelles, tandis que la langue de bois peut très bien, avec et comme le silence, faire le lit du fascisme et des régimes anti-démocratiques. Son pouvoir, désireux d'endormir l'esprit et d'outrepasser l'intelligence, est immense et historiquement avéré. D'où vient qu'Étiemble a eu raison d'écrire, quoique par hyperbole, cette phrase d'une splendeur philosophique incontestable: «une médiocre prose cléricale, c'est tout; c'est tout le totalitarisme».

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