Jocelyne Robert

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Quelle histoire le voile raconte-t-il aux enfants?

Publication: 28/11/2013 23:54

Tout le monde sait que la période de la naissance jusqu'à 6 ou 7 ans est cruciale pour le développement de l'enfant. Les pédagogues et autres spécialistes de l'enfance ne cessent de réclamer plus d'attentions, de budgets, de programmes destinés à aider les tout-petits à grandir.

C'est durant cette période:

  • que se noue et se dénoue (si tout se passe bien) ce qu'on a appelé les complexes d'Œdipe et d'Électre;

  • que se structurent les bases d'une saine identité sexuelle et de genre;

  • que l'enfant développe un sentiment d'appartenance à un groupe sexué;

  • que se construit le sentiment de sa propre valeur;

  • que s'organise la capacité d'attachement;

  • que l'enfant intériorise, au contact des adultes qui l'entourent, ce qui en est d'appartenir à un sexe et comment se comportent les messieurs dames auxquels ils s'identifient, soit par similitude soit par complémentation.


Ici comme ailleurs, on occulte bien des questions dans le débat sur le voile. L'essentiel n'est-il pas que les enfants soient accompagnés, en garderie, par des femmes aimantes? Pas tout à fait. C'est une pensée sympathique, mais un peu courte. Il faut aussi se demander ce que les enfants, eux, perçoivent de ce voile? Comment le traduisent-ils? Comment l'intériorisent-ils? Comment celui-ci façonne-t-il leur perception de la féminité et de la masculinité? Des questions, aussi muettes que fondamentales qu'il faut aborder.

Il est indéniable que le fait de côtoyer quotidiennement des femmes voilées a une incidence sur la représentation que se fait l'enfant de l'être féminin, du corps féminin. Même s'il s'agit du hijab, le fait que le visage ne soit vu que de face, tête recouverte, sans oreilles, sans cheveux et sans cou transmet forcément une image morcelée de la représentation humaine féminine.


Des bribes de l'histoire

Des bribes de l'histoire racontée par le voile aux tout-petits :

  • il y a une différente importante entre les hommes et les femmes;

  • les femmes doivent se comporter différemment en présence des hommes;

  • le corps de la femme, en tout ou en partie, est emprisonné alors que celui de l'homme est libre;

  • le corps de la femme doit s'effacer du regard, s'éclipser;

  • la femme baisse les yeux au passage de l'homme;

  • la femme ne serre pas la main des papas, ce geste témoin de relations sociales conviviales;

  • la femme n'est pas autorisée à sentir le vent dans ses cheveux...


L'éducatrice aura beau être aimante et merveilleuse, elle n'a aucune prise sur ce message inoculé à l'enfant, consciemment ou inconsciemment.


Les tout-petits apprennent par mimétisme

Dès la petite enfance, filles et garçons apprennent par mimétisme. Ils apprennent l'affection, l'amour, la joie, la peine, la peur, le dégoût, la tendresse, la fierté, la honte, la colère via les signaux émotionnels que renvoie le visage de l'adulte qui en prend soin. Par delà le langage, les micro-expressions et micros mouvements faciaux font comprendre à l'enfant ce qui est en train de se passer dans sa relation avec son interlocuteur. Mais aussi, ce qui se joue dans la relation de l'interlocuteur adulte, dans ce cas-ci son éducatrice, avec les autres enfants, avec les autres adultes, les autres hommes et femmes...

Pour favoriser l'échange, la communication, la reconnaissance de ce qui se joue dans une interaction humaine, le visage en entier doit être pleinement visible et accessible. Je vous invite à explorer le travail de Giacomo Rizzolatti qui a révolutionné la notion d'empathie avec sa découverte des neurones miroirs dans les années 1990.

Dès la petite enfance, les tout-petits apprennent par modélisation, c'est-à-dire par identification aux adultes qui gravitent dans leur univers. C'est maintenant chose connue: la manière dont ces adultes témoignent de ce que c'est qu'être une femme ou un homme, la manière dont ils et elles exercent les tâches et activités qui leur sont dévolues, la manière dont ils et elles transigent et évoluent avec les personnes de leur sexe et de l'autre sexe influence autant l'enfant que tous les discours. Je suis une fille, donc je reproduis les comportements et attitudes des femmes... Idem pour les garçons avec les hommes.


Il n'y a pas que les mots, mais il y a aussi les mots

Et puis, les enfants sont insatiables de curiosité. Ceux de 3 à 6-7 ans sont inlassablement fascinés par la différence des sexes qu'ils découvrent. Que répondra l'éducatrice au bambin qui lui demande pourquoi elle porte le voile et pas son mari? Que dira-t-elle à la gamine qui veut savoir pourquoi elle ne serre pas la main de son papa? On a beau croire que les éducatrices ne sont pas là pour enrégimenter les enfants ou les rallier à leur foi ou culture religieuse, il faut se demander comment elles répondront aux questions sur la sexualité comme : «Comment il rentre le bébé dans le corps de la maman?» ou «Pourquoi y'a des monsieurs qui aiment d'autres monsieurs?»... Quelles seront leurs réactions et interventions devant l'expression de la curiosité sexuelle enfantine? Le jeu sexuel? La masturbation d'Albert ou de Zoé?


Réprouver le port du voile pour combattre le racisme...

Le voile est un vêtement lourd de valeurs négationnistes et réductrices à l'endroit des femmes et des hommes. Il est tout sauf neutre. Par conséquent il n'a pas sa place dans les lieux d'éducation des enfants, fussent-ils privés ou publics.

Réprouver le port du voile, c'est combattre le racisme. Sexisme, misogynie et détestation des femmes ne sont-ils pas l'expression du racisme planétaire le plus répandu, destiné à cette moitié de l'humanité constituée de la «race des femmes»?

Enfin, désapprouver le port du voile, faut-il le répéter, ne signifie pas combattre les femmes qui le portent. Bien au contraire. Cette simplification commence à frôler la mauvaise foi. Je ne me contrefiche pas que des femmes puissent perdre leur emploi en raison d'un apparat religieux qu'elles se sentent incapables de quitter. Du fond du cœur, je souhaite que cela n'arrive à aucune, mais...

Mais à titre de personne responsable, de pédagogue, d'ex-éducatrice en garderie, d'ex-formatrice auprès du personnel œuvrant auprès de la petite enfance, de mère et de grand-mère, j'ai d'abord à cœur l'épanouissement des enfants, lequel passe par la neutralité, indissociable de l'égalité: égalité entre les garçons et les filles, entre les hommes et les femmes, lutte aux stéréotypes sexuels et sexistes, activités mixtes accessibles aux deux sexes.

Il faut que cela se dise et que cela se voie: les hommes et les femmes sont libres et égaux. Mon slogan est joyeux: «Garçons et filles, hommes et femmes, ensemble, dedans, dehors, à la dînette, à la piscine, au marteau ou au fourneau!»


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  • Le hijab

    Formé à partir de la racine arabe «hajaba» (cacher, dérober aux regards, mettre une distance), ce voile cache les cheveux, les oreilles et le cou, ne laissant voir que l'ovale du visage. Il s'est généralisé dans le monde musulman, remplaçant les tenues traditionnelles comme le "haïk" en Afrique du Nord, grande pièce de laine ou de coton qui dissimule les formes du corps et voile le visage. (AFP)

  • La burqa

    La burqa est le vêtement traditionnel des tribus pachtounes en Afghanistan. Bleu ou marron, il couvre complètement la tête et le corps, un grillage dissimulant les yeux. (AFP)

  • Le niqab

    Voile intégral complété par une étoffe ne laissant apparaître qu'une fente pour les yeux, il s'est répandu sous l'influence de l'islam wahhabite, surtout en milieu urbain. Certaines femmes y ajoutent des lunettes de soleil et des gants, voire un masque. (AFP)

  • Le tchador

    En Iran, le tchador est un vêtement traditionnel porté essentiellement aujourd'hui par les pratiquantes. Il s'agit d'une grande pièce de tissu posée sur la tête, laissant apparaître l'ovale du visage. La tête est tenue fermée à l'aide des mains, voire des dents si la femme a besoin d'utiliser ses bras. Le port du tchador n'est pas obligatoire en Iran, à la différence du port d'un voile sur la tête. (AFP)


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