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C’est toi, le médecin en chef

Il serait venu le moment que tu réalises que ta réforme, elle nuit à la qualité des soins de ta mère, de ton père, ta soeur, ta fille, ton fils et même par ricochet, de toi.

03/02/2018 08:00 EST | Actualisé 03/02/2018 08:00 EST
Getty Images/Science Photo Library RF

Cher Gaétan,

Tu n'as jamais entendu parler de moi. Tu ne sais pas qui je suis. Sauf que tu as besoin de moi. Je te fais une longue histoire courte.

C'était le 1er juillet 2017, je roulais sur la 40 en direction de mon 819 d'adoption, avec mon vieux sofa et mes boîtes de carton, j'écoutais la radio d'État. Tu étais interviewé sur la qualité de vie dans les CHSLD. C'était dans le temps de la forte pression populaire pour augmenter le nombre de bains par semaine et que tu mangeais fièrement des patates en poudre devant les caméras de télévision.

C'est entre deux bouchées que tu as commencé à demander à la population de venir travailler dans le système de santé en Mauricie. Tu promettais des millions pour embaucher du personnel pis le tout le tralala qui vient avec. Ben tu sais quoi? Ton appel, je l'ai entendu.

Ce jour-là, j'ai défripé mon uniforme de préposée accroché il y a 15 ans. Sans emploi avec les compétences requises, l'évidence était évidente. D'autant plus, que Trois-Rivières détient le record d'aspirants centenaires. Sauf qu'ils commencent à perdre un peu le nord des fois. Aujourd'hui, ils sont trop malades pour aller dans le sud!

Ils sont vulnérables, et nous aussi...

Nous? C'est le personnel infirmier. Ceux qui se promènent en uniforme de Mickey Mouse ou en pantalons cargo multicolores. Tu sais? Ceux qui prennent soin des usagers, comme tu les appelles. Je préfère les appeler des résidents. Tu sors souvent les pieds par en avant d'un CHSLD. C'est ton dernier milieu de vie.

C'est à se demander si tu n'as pas dépensé les millions promis pour améliorer la situation du menu de manger mou pour nous faire avaler notre pilule?

Ce n'est pas de tout repos offrir une qualité de vie pour des gens qui sont justement au bout de cette dernière. Les résidents me racontent mille et une histoires, leurs souvenirs, mais je manque de temps pour écouter l'anecdote jusqu'à la fin. Le milieu est sous pression. C'est à se demander si tu n'as pas dépensé les millions promis pour améliorer la situation du menu de manger mou pour nous faire avaler notre pilule?

Les journées débutent avec un manque de personnel et une surcharge de travail. Certains sont là depuis le quart précédent. Collectionnant les heures supplémentaires. Nous sommes surchargés. Fatigués. Découragé. Mais la passion est là. Nous travaillons d'abord pour nos bénéficiaires. Pas pour toi.

Ah! Je ne te parle pas des panélistes à la radio poubelle qui s'enfargent dans la couleur des cheveux ou les tatouages d'une infirmière dénonçant les conditions. Son message est éclipsé, car deux-trois démagogues considèrent que c'est inacceptable. La génération qui s'occupe de celle qui vieillit est plus colorée sur l'expression corporelle. C'est de notre âge comme ils disent, nos vieux! Nous ne sommes pas moins compétents.

Lorsque tu veux être changé de culotte et douché convenablement une fois par semaine (Ben oui! pas de changement!), je pense que tu t'en sacres pas mal que la fille ait les cheveux bleus ou que le gars à des signes chinois sur le bras pis un piercing dans le sourcil. Tant qu'ils exercent leurs métiers avec respect et dignité!

Je les écoutais pendant que j'installais Madame A dans son lit pour sa sieste avant d'aller faire marcher Monsieur B. pour stimuler son autonomie. Je n'ai pas pu baisser le volume pour les faire taire. Madame C apprécie d'écouter la radio dans l'après-midi. Le bingo, ça y tente plus ben... Elle tremble trop pour mettre les pastilles dans les cases.

C'est un beau métier quoique nous sommes mal payés pour la charge de travail.

Le problème n'est pas nos signes ostentatoires corporels, c'est le manque de ressources. Déjà, il faudrait valoriser le métier de préposé aux bénéficiaires. Nous sommes perçus comme des «changeux de couches». Déjà, ce n'est PAS une couche, c'est une culotte (d'incontinence). C'est en natalité qu'ils portent une couche. Tu pourrais parler de la richesse de s'occuper des autres. De les aider à se lever, s'habiller, marcher, s'alimenter, se réaliser. C'est un beau métier quoique nous sommes mal payés pour la charge de travail.

Je suis certaines qu'après toutes les primes aux spécialistes, il en resterait pour nous? Nous en portons des chemises jaunes pour les chambres en isolation. On ne facture pas 65$ supplémentaire...

Derrière tout ce bordel, il y a une lumière: la reconnaissance des résidents. Le plaisir de travailler en équipe, de combler un réel besoin à une clientèle vulnérable qui ne demande qu'à ce que l'on prenne adéquatement soin d'eux.

Il serait venu le moment que tu réalises que ta réforme, elle nuit à la qualité des soins de ta mère, de ton père, ta soeur, ta fille, ton fils et même par ricochet, de toi.

La vieillesse, elle n'épargne personne. Pis rendu là, même si tu as été ministre, ta culotte d'incontinence sera de la même couleur que les autres. Nous avons le souci de la qualité envers chaque être humain que nous côtoyons jour après jour. Quart après quart.

Tu as un rôle à jouer. C'est toi, le médecin en chef.

Tu me trouves peut-être arrogante à te tutoyer et de t'appeler par ton prénom. Mais tu as un rôle à jouer. C'est toi, le médecin en chef. Viens nous parler. Viens nous demander ce que l'on proposerait pour améliorer le réseau. Nous avons beaucoup d'idées et de suggestions. Surtout, on a les deux mains et les deux pieds dedans...

On jasera de ça en mangeant ensemble.

Les patates sont bonnes à cafétéria.

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