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Le Plan «I» du tandem Couillard-Sabia

17/01/2015 09:18 EST | Actualisé 19/03/2015 05:12 EDT

Mardi dernier, le premier ministre du Québec Philippe Couillard et Michael Sabia de la Caisse de dépôt et de placement du Québec annonçaient une révolution dans la mission de la Caisse. Dorénavant, celle-ci pourra non seulement détenir une participation majoritaire dans des projets d'infrastructure réalisés au Québec, elle en sera le concepteur-planificateur, le financier, le propriétaire, le maître d'oeuvre et l'opérateur.

Fermez les yeux deux secondes. Imaginez un PKP premier ministre du Québec. Imaginez qu'il nomme à la tête de la Caisse de dépôt, un interventionniste invétéré qui n'a aucun scrupule à risquer les fonds de pension des employés du secteur public en cadeaux électoraux... pour le bien commun, évidemment. Vous trouveriez toujours l'idée bonne?

Plus encore. Imaginez que cette "entente commerciale" entre le gouvernement du Québec et la Caisse de dépôt et de placement ait été proposée par Pauline Marois. Avouez. Vous seriez dans tous vos états. Suggéreriez-vous toujours d'applaudir à l'idée d'élargir la mission de la Caisse?

Bref, il y eu le plan "O" de Parizeau; voici maintenant le plan "I" de Philippe Couillard.

Soyons honnêtes. Il s'agit ici d'un SOS à la Caisse et sans aucun doute, d'un puissant aveu d'échec des gouvernements des dernières décennies, à élaborer une vision long terme des infrastructures de transport au Québec. Plus encore, un constat à l'effet qu'il est impossible pour un gouvernement de restreindre la dépense; incontestablement, il trouvera un puits qu'il n'aura pas exploité, cette fois-ci, les fonds de la Régie des rentes et les fonds de pension des employés de l'État.

L'hypothèse selon laquelle la Caisse, appuyée de firmes d'experts-conseils, serait plus compétente pour évaluer, réaliser et maintenir de telles infrastructures ne manque pas de fondement - même si on pourra repasser sur la réputation des firmes d'experts-conseil et sur le rôle qu'elles ont joué dans la collusion et la corruption au Québec. Cela dit, comment faire pire que le gouvernement du Québec qui ne cesse de tergiverser à la moindre contestation de groupes de toutes sortes. Rappelons-nous, à titre d'exemple, les effets de la spécificité québécoise dans le cas de l'échangeur Turcot (lire ici et absolument ceci).

Pourquoi en sommes-nous rendus là? Parce que...

  1. Les emprunts effectués par le gouvernement du Québec sont maintenant sous haute surveillance (déjà qu'on empruntera 90,3 milliards de dollars dans la prochaine décennie!). Philippe Couillard a même dû reculer sur une promesse électorale d'en investir davantage - c'est tout dire.
  2. Le gouvernement de Couillard se refuse de revoir les fondamentaux du modèle québécois, ce qui le prive de pouvoir dégager des marges de manoeuvre pour rediriger des sommes vers les missions essentielles de l'État. Avis aux propagandistes du démantèlement: Non seulement il n'y a pas démantèlement du modèle québécois, on réussira, de façon détournée, à augmenter les dépenses publiques de plusieurs milliards de dollars avec la formule annoncée mardi. Si, au moins, la prise en charge, par la Caisse, de certains gros projets d'infrastructure pouvait diminuer les emprunts du gouvernement du Québec... Mais non. Le PM est plutôt d'avis que cela permettra d'en réaliser encore plus!

    On ne parle donc pas d'innovation ici, ou de substitution de moyens. On parle d'ajouts, encore et toujours de moyens d'ajouter à la dépense

  3. L'industrie de la construction a été malmenée et c'est la tour de Babel en ce qui concerne la planification et les organismes responsables du transport, notamment à Montréal (MTQ, CMM, AMT, STM, MRC, municipalités, alouette!) - sans compter les multiples organismes protecteurs des citoyens et des couleuvres brunes...
  4. La frilosité, l'incapacité et l'incompétence des gouvernements libéraux du Québec pour ce qui est de démontrer les avantages des projets de partenariats avec le privé (même si le PPP du pont de l'autoroute 25 est un réel succès). Remarquez que les tours de passe-passe entre le "joyau" SNC-Lavalin et le directeur du CUSM Arthur Porter (nommé par Philippe Couillard lui-même) pour éliminer la concurrence n'ont pas aidé à crédibiliser la formule... Passons vite, voulez-vous?

Et puis, au Québec, voyez-vous, il ne faut surtout pas 1) faire concurrencer les firmes québécoises avec celles venant de "l'étranger" - et qui parlent l'anglais; et 2) encourager des solutions qui généreraient des profits pour le privé. Plus encore, selon l'ancienne ministre des Finances, Monique Jérôme-Forget, ce sont les entreprises québécoises de génie-conseil elles-mêmes qui auraient "fait un gros lobby auprès du gouvernement Charest et l'ont convaincu d'arrêter de faire des PPP".

D'une grande naïveté?

Soyons clairs. Le problème n'est pas que la Caisse investisse dans des projets d'infrastructure - quoique les deux projets de transport en commun "proposés" par le gouvernement soient des projets dont le rendement est fort probablement famélique. Selon le chroniqueur économique André Dubuc, même le train Canada Line (cité fièrement en exemple par la Caisse) qui relie l'aéroport de Vancouver au centre-ville, a dû compter sur des contributions publiques des divers niveaux de gouvernement (fédéral, provincial, municipal, agence régionale de transport, etc.) en plus de compter sur les fonds publics pour combler les déficits d'exploitation. (Lire également ceci)

Selon le chroniqueur économique Francis Vailles de La Presse:

Néanmoins, il faut être très optimiste pour penser que l'apport du gouvernement ne sera pas nécessaire, sachant qu'à Montréal, il doit financer 50 % de l'achat des autobus de la STM et 13 % des dépenses de fonctionnement du réseau pour que les tarifs soient raisonnables.

Enfin, en réponse à une question de La Presse, M. Sabia n'a pas exclu que le gouvernement finance une portion des dépenses d'exploitation du système de transports collectifs comme il le fait actuellement - en contradiction avec ce qu'on retrouve dans une "Foire aux questions" dans laquelle on retrouve l'énoncé suivant: "Le gouvernement du Québec n'assumera pas les coûts d'exploitation des projets, ni les pertes qui pourraient y être associées". J'imagine qu'on réglera sous peu cette contradiction.

Non. Le problème n'est pas que la Caisse financera des projets d'infrastructure. Le problème réside dans le fait qu'il le fera, en qualité de maître-d'oeuvre, AU QUÉBEC!

Dans un environnement où le potentiel de collusion, de conflits d'intérêts et de relations incestueuses entre le politique et les organismes soit-disant "indépendants" est historiquement énorme et vérifié! Où les contraintes émanant de la culture de consensus (tout le monde doit pouvoir dire son mot) et au nationalisme économique privilégient nécessairement les entreprises québécoises au détriment d'une saine concurrence.

Ces raisons disparaîtront-elles du jour au lendemain parce que la Caisse sera le maître-d'oeuvre de tels projets?

  • Un cadre réglementaire coûteux - Ne devrait-elle pas se plier à un cadre réglementaire québécois (R-20) qui fait qu'il en coûte de 53% à 87% plus cher construire au Québec? Peut-on vraiment se fier sur une analyse de l'ACQ qui nous dit qu'il n'en est rien?
  • Le pouvoir syndical québécois - N'aura-t-elle pas à vivre avec une force syndicale qui s'imagine être en droit de cogérer les projets effectués au Québec, sous menace de fermer des chantiers?
  • La culture du «tout le monde s'en mêle» - Qu'en sera-t-il de cette culture du consensus social qui débouche sur un blocage de projets pour des raisons d'acceptabilité sociale, d'obsession religio-environnementaliste ou de préservation des couleuvres brunes? On nous dit que "c'est le gouvernement qui décidera des études requises en fonction de chaque projet". Conséquence: la Caisse aura les mains liées, elle comme les autres. Bienvenue aux manifestations de la Rue!
  • Le nationalisme économique et l'insécurité linguistique québécoise - Comment assurer un rendement maximal dans un contexte de nationalisme économique et d'obsession sur le plan identito-linguistique. On se souviendra du tollé qu'avait provoqué la nomination de cadres unilingues anglophones à la Caisse. Plus encore, comment nous assurer que le Caisse privilégiera une saine concurrence entre fournisseurs, particulièrement lorsque des entreprises dans lesquelles elle a elle-même investi, participent aux appels d'offres (ex: Bombardier). Comme le suggère l'article que voici, "Quelle sera sa priorité (de la Caisse) entre maximiser le rendement de son investissement dans Bombardier et maximiser le rendement de sa filiale CDPQ-infra?

Risque (plutôt certitude) de politisation de la Caisse

Et puis, il y a ce que tous ont soulevé: le risque - plutôt la certitude - de politisation de la Caisse, gestionnaire des fonds de pension des Québécois. La hausse des tarifs d'électricité n'est-elle pas due, au moins partiellement, à l'idéologie verte des libéraux qui oblige Hydro-Québec à acheter de l'énergie éolienne?

On s'imagine vraiment que la Caisse pourra ajuster la tarification utilisateur quand on constatera que le nombre d'usagers n'est pas au rendez-vous ou qu'il y aura retards et dépassements des coûts? Quand des manifestants prendront la rue et que les éditorialistes s'offusqueront d'une hausse des tarifs? La CAQ illustre bien cette idée.

En réaction à l'annonce, le porte-parole François Bonnardel tenait à rappeler qu'il "faut qu'un mur de feu soit maintenu entre la Caisse de dépôt, le gouvernement et la pression sociale". Paradoxalement, dans le même communiqué, on y lit que "la Coalition Avenir Québec est préoccupée par les tarifs envisagés par la Caisse de dépôt pour les nouveaux services qu'elle mettra en œuvre." Ne vous méprenez pas. J'ai le sentiment que Bonnardel n'a exprimé ici que ce que tous les députés pensent, tous partis confondus.

Philippe Couillard tenait à préciser que le gouvernement "propose" alors que la Caisse peut refuser les projets si jugés non rentables. Il y a quelqu'un qui croit ça? Really? La Caisse n'aura pas plus le choix des projets qu'elle n'aura le choix de retirer ses billes lorsqu'elle le jugera opportun. Imaginez si la Caisse de dépôt était actionnaire de Target. Vous croyez qu'on aurait laissé se fermer tous les Target du Québec?

Et les déposants là-dedans?

Et les clients de la Caisse dans tout ça? Quel choix ont-ils d'adhérer à cette nouvelle orientation de leur gestionnaire de portefeuille? Aucun. Les Québécois qui contribuent au RRQ et les employés du secteur public par exemple sont obligés de se croiser les doigts et d'espérer que le rendement sur leurs avoirs ne souffrira pas d'un contexte québécois extrêmement défavorable aux affaires et allergique aux profits.

«À Montréal, même s'il y avait des pertes d'exploitation, ce sera la Caisse qui sera responsable du déficit d'exploitation», assure le premier VP Christian Dubé. Hmmm. Pas très rassurant. On abdique? On laisse la valeur des fonds de pension diminuer alors?

Laissez-moi être encore plus claire. Parce que le gouvernement ne peut plus emprunter, parce que le gouvernement ne sait pas dire "non", parce que le gouvernement a brûlé à la fois l'industrie de la construction, la formule des PPP et quoi encore, on hypothéquerait le rendement des déposants lorsque la Caisse se frappera le nez?

Conclusion

L'historique de la Caisse nous incite à être prudents, à preuve l'aventure du papier commercial, l'achat de Vidéotron, la Gaspésia... et possiblement la cimenterie de Port-Daniel.

Le gouvernement Couillard réussira à faire adopter son projet de loi, il est majoritaire. Dans ce cas, on ne peut que se croiser les doigts que les gens de la Caisse pourront orchestrer une structure de financement qui priorisera le rendement de leurs déposants et qu'ils sauront trouver également une formule d'association avec des partenaires privés qui reposera sur une véritable concurrence.

Du côté de l'équipe gouvernementale, s'ils voulaient vraiment se rendre utiles et contribuer au succès du nouvel entrepreneur général que sera la Caisse, il leur faudra agir sur les spécificités de la culture québécoise qui rendent pratiquement impossible la réalisation de projets de construction "in-time" et "on-budget" et dont les éléments sont énumérés ci-haut. Voilà ce que serait le rôle du gouvernement.

Il est fort probable que dans quelques années, nous déplorerons l'aventure éolienne et celle de la cimenterie en Gaspésie. Les libéraux de Couillard nous feront-ils regretter l'incursion de la Caisse de dépôt dans l'univers du transport en commun québécois?

Finalement, le premier ministre pourrait également, au retour de son périple à Davos, se mettre à table et faire débloquer les quelques dizaines de projets d'entreprises privées qui, pour une raison idéologique ou une autre, souffrent du syndrome de la non acceptabilité sociale.

Lire également texte de Pierre Duhamel, de J.-Jacques Samson, Donald Charette, ainsi que les Principes directeurs de l'entente

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