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Pour le bâillon sur le projet de loi 10

05/02/2015 10:00 EST | Actualisé 07/04/2015 05:12 EDT

Il y a bien plusieurs jours maintenant, sinon plusieurs semaines que l'animatrice de 24 heures en 60 minutes à RDI courtisait sur Twitter le ministre de la Santé Gaétan Barrette. Mercredi soir, elle a réussi à le faire venir à son émission. Dommage qu'elle se soit davantage employée à faire du character bashing du personnage plutôt que de lui faire exposer sa vision d'ensemble et les résultats attendus de ses réformes (et surtout comment on prévoyait vérifier les résultats).

On le sait. La culture québécoise est très axée sur la concertation, sur la forme plutôt que le fond, sur les « façons de faire » plutôt que sur les résultats. On apprécie le dialogue; on craint la décision. J'écoute cette émission. Je trouve que le format de l'émission est le bon, généralement trois segments où on va en profondeur dans les sujets du jour. Bien sûr, le choix des commentateurs revêt une couleur qui est celle de Radio-Canada: plutôt de centre-gauche, anti-libérale dans tous les sens du terme, attachée à la culture du consensus social et sur la forme (plutôt que sur le fond), etc.

« Cela dit », bon sang qu'on pourrait faire mieux.

Le Collège des médecins qui feint l'ignorance?

Le Collège des médecins s'est plaint cette semaine qu'on ne connaît pas la vision globale et le plan d'ensemble du Docteur Barrette. Comment avoir accepté de se faire dire pareille chose? Ils sont sérieux là? N'habitaient-ils pas le Québec lorsque rapport par-dessus rapport, on dénonce la prise en otage du système de santé par tous les groupes corporatistes? Comment se fait-il que le Québec ne compte pas plus d'infirmières praticiennes? Je vous donne un indice. Ça commence par « Collège... ».

En 2013, Guylaine Desrosiers, la présidente d'alors de l'Ordre des infirmières du Québec, se désolait qu'on ne puisse confier à des infirmières praticiennes spécialisées des cas non urgents, ou qu'elles ne puissent pratiquer dans des CHSLD. Mais pourquoi donc, me direz-vous? La réponse commence par un « F »; « F » comme dans Fédérations. La dame était tellement désolée de la chose qu'elle s'est présentée comme candidate aux dernières élections. Dommage qu'elle ait choisi le Parti québécois...

Les fédérations et groupes corporatistes de médecins qui attirent l'attention des médias aujourd'hui sont les principaux responsables de l'attente au Québec. Bénéficiant d'un statut de travailleur autonome dans une situation de quasi-monopole, jouissant d'un employeur unique (l'État) qui a sorti le chéquier et la carte de crédit pour leur offrir des conditions comparables à leurs collègues hors Québec, ces groupes se permettent maintenant de se plaindre sur les ondes publiques à la manière d'un syndiqué qui pleurniche de « ne pas se sentir valorisé »?

C'est franchement dégoûtant et ça fait peine à voir: une profession aussi noble se transformer en bande de pleureuses au mantra « C'est pas de notre faute », « On veut s'asseoir et en jaser » et ce, sans jamais proposer des solutions concrètes.

Heureusement, il n'en est pas ainsi partout dans le système de santé québécois. Lors de ma participation au Comité portant sur le financement des services de santé au Québec, on a bien compris que l'organisation du travail était la pièce maîtresse qui assurait la bonne marche et un bon climat de travail d'équipe. Les hôpitaux anglophones roulaient plus rondement que les hôpitaux francophones par exemple. Certaines cliniques médicales s'étaient dotées d'un système de rendez-vous plus efficace. Zéro attente. Pourquoi n'en est-il pas de même partout?

Le Collège des médecins et les Fédérations de médecins qui ne connaîtraient pas là où veut en venir le ministre Barrette? Rassurez-vous. Ils le savent très bien. C'est juste qu'ils s'y opposent et trouvent des médias complaisants qui répèteront leurs complaintes.

Blocage systématique du Parti québécois

Aujourd'hui, le Parti québécois qui a tout fait pour bloquer l'étude du projet de loi 10 s'offusque du bâillon que va appliquer le gouvernement. Contrairement à la CAQ qui selon les dires du ministre Barrette, a proposé des amendements et y est allée de façon constructive, le PQ, ben... c'est le PQ.

Le PQ comme d'autres groupes réclament de la part du ministre sa vision de façon transparente. La vision du ministre Barrette? Le Collège des médecins la connaît. Les Fédérations des médecins omnipraticiens et spécialistes la connaissent. Les gens du milieu la connaissent. La voici.

Le gouvernement libéral croit au système public. Il croit qu'on peut, en redessinant l'organisation du système, diminuer la bureaucratie générée par la multiplicité des agences de santé et améliorer la productivité du réseau. Il croit qu'en exigeant des résultats concrets de la part des médecins de première ligne, on peut assurer à tous l'accès à un médecin de famille. Il croit qu'en exigeant des spécialistes d'être plus disponibles pour des cas référés par les médecins de famille, on peut améliorer la fluidité du traitement du malade.

Les moyens? Puisque Madame Dussault n'a pas saisi l'occasion de poser la question au Docteur Barrette, on ne peut que nous rappeler les conclusions des nombreuses analyses sur le sujet: plus grand rôle des infirmières et des pharmaciens, travail d'équipe dans les cliniques de médecine familiale, corridors de service pour les soins spécialisés, plateaux de diagnostic accessibles à la première ligne, etc.

Le gouvernement de Philippe Couillard croit en l'État payeur unique. Il croit en l'universalité et à la gratuité des soins de santé (entendons là; on paie pas mal d'impôt)... Assisté de son ministre Gaétan Barrette, il croit même qu'il peut dégager des marges de manœuvre... (vous pouvez rire ici).

Je vous laisse juger de la faisabilité de ce projet qui n'existe à nulle part au monde. Tout cela dit, si j'étais une partisane du tout à l'État comme le sont le premier ministre et le Docteur Barrette, je ne suis pas certaine que mon jeu serait d'étaler au grand public mes états d'âme d'adolescent frustré, voyez-vous. Parce que si, cette fois, le tandem Couillard/Barrette ne réussit pas à ce que les Québécois en aient pour leur argent, le constat sera encore plus clair qu'il ne l'est maintenant: le système public de santé n'est non seulement plus viable, il est désespérément inhumain à la fois pour les gens qui y travaillent et pour les patients.

Autrement dit, cette fois-ci, ça passe ou ça casse. Et si ça casse, les partisans du système public n'auront plus qu'à sécher leurs larmes.

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