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Le grand mensonge des garderies à 7$, ou l'illusion d'aider les pauvres

24/02/2014 12:57 EST | Actualisé 25/04/2014 05:12 EDT

Le système de garderies à 7$ aide les femmes et les plus pauvres. Du moins, c'est la rhétorique qu'on nous sert quand vient le temps de nous vendre l'idée. Mais est-ce vrai?

Prenons l'exemple d'une femme de 23 ans, monoparentale, qui travaille au salaire minimum. Appelons-la Élodie. Si Élodie pouvait travailler les 2 000 heures qui sont liées à son poste, elle gagnerait un gros 20 300$ dans son année, mais comme William, son fils de 3 ans a été malade à quelques reprises, elle a dû manquer 15 jours de travail dans l'année, pour un revenu d'environ 19 000$.

Elle gagne un maigre 81,20$ pour huit heures de travail. Heureusement qu'Élodie a accès à une garderie à 7$, sinon ça ne vaudrait pas la peine pour elle d'aller travailler.

En êtes-vous bien certains?

Crédit de taxes, RRQ, A.E., RQAP, impôt sur le revenu, assurance médicaments, contribution santé, crédits d'impôt remboursables ou non, soutien aux enfants, prime au travail, crédit d'impôt-solidarité, ouf!!!

Je n'arriverais même pas à les nommer tous par cœur et figurez-vous que chacune de ces mesures fiscales est calculée indépendamment des autres, selon des paramètres qui varient.

- «Mais alors comment fait-on pour s'y retrouver?»

- «C'est très simple : il suffit de retenir les services d'un fiscaliste!»

- «OK, mais quand on est pauvre, on n'a pas les moyens de se payer ce genre de spécialiste...»

- «Ah oui, c'est vrai... Mais pas besoin de payer, quand tu vas rencontrer ton conseiller en placement pour établir ta stratégie financière, il va t'aider à y voir plus clair. De toute façon, il va faire une cote sur tes placements, alors il est dans son intérêt que ton argent profite au maximum.»

- «Mais quand on est pauvre, on n'a pas d'argent à mettre dans des placements, alors on fait quoi pour prendre de bonnes décisions financières?»

Et bien, vous venez de comprendre la mécanique de l'arnaque. Combinée au manque de liquidité des plus pauvres, l'efficacité de cette mécanique est redoutable!

Heureusement, Claude Laferrière, du centre québécois de formation en fiscalité (CQFF) a fait un travail de moine pour mettre à votre disposition des tableaux comparatifs vous permettant d'y voir plus clair. Malheureusement, les travaux de Laferrière sont méconnus du grand public. En fait, ils sont méconnus surtout par les gens les plus pauvres. Comme Élodie.

Comme Élodie, qui croit dur comme fer que les garderies à 7$ par jour sont essentielles à son enrichissement. Qui croyait, en fait. Jusqu'à ce qu'elle consulte les tableaux de Laferrière et qu'elle réalise que, si elle avait payé des frais de garde de 7 000$ dans son année (soit près de 27$ par jour, incluant les congés et les vacances, puisque des frais sont souvent facturés même si le parent garde l'enfant à la maison) elle aurait, à la fin de l'année, un revenu disponible réel de près de 1 000$ de plus qu'avec des frais de garde de 7$ par jour (1 750$/an).

Vous croyez qu'Élodie tombe dans une «faille fiscale» et que ce n'est pas représentatif de beaucoup de situations?

À vrai dire, je le croyais aussi. Alors j'ai fait le travail de comparaison : Pour une personne monoparentale avec un enfant à charge de moins de 6 ans, il faudra gagner au bas mot 94 000$ avant de voir son revenu disponible réel bonifié par le système des garderies à 7$. À part les 94 000$ et plus, il y a bien une tranche, entre 24 000 et 27 000$ où le revenu disponible est exactement le même, mais sans aucun gain. Pour tous les autres, c'est une mesure hypocrite d'appauvrissement.

- «OK, mais est-ce vrai pour toutes les familles à faible revenu?»

Pas nécessairement. La complexité de la fiscalité fait en sorte qu'il faut minutieusement étudier votre situation particulière pour prendre une bonne décision.

Mais on estime en général, que «si le revenu familial se situe entre 30 000 $ et 45 000 $, le programme de garderie à 7 $ constitue une mauvaise décision financière

- «Oui, mais les garderies à 7$ ont permis à plus de 70 000 femmes de faire un retour sur le marché du travail, ils le disent dans le dernier article que tu as mis en lien!»

Oui et non. On observe effectivement une hausse du nombre de femmes sur le marché du travail. Mais en y regardant de plus près, ce sont les jeunes femmes de 15 à 24 ans qui ont envahi le marché du travail et gonflent les chiffres. Or, considérant que l'âge moyen auquel la femme québécoise accouche de son premier enfant est de 28 ans, vous comprendrez que ce sont rarement les femmes de 15 à 24 ans qui utilisent le système de garderies.

Et quand on compare avec le reste du Canada, l'augmentation du nombre de femmes sur le marché du travail au Québec a «été presque identique au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse et à Terre-Neuve. Pourtant, ces provinces n'ont jamais imité le modèle québécois des garderies».

En résumé, le système de garderies à 7$ nous coûte collectivement huit fois ce qu'il coûtait au départ pour trois fois le nombre de places, détourne 200 millions de l'argent des Québécois vers le fédéral, coûte parfois plus cher aux plus pauvres et appauvrit certainement les familles de la classe moyenne, et au final, notre performance de retour au travail des femmes est comparable au reste du Canada.

Alors, garderie à 7, 8 ou 9 dollars, êtes-vous bien certain de vous poser la bonne question?

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