Jérôme Stern

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Murano, la délicatesse du verre

Publication: 07/04/2013 09:51

C'est la première exposition du genre en France: sept siècles de créations verrières sont exposés au Musée Maillol à Paris. Artistique, original, historique, instructif.

Murano est une île à dix minutes de vaporetto de la cité de Venise: depuis le XIIe siècle, on y travaille le verre sous toutes ses formes, faisant, depuis cette époque, de cette annexe de la Sérénissime, la capitale mondiale du genre, avec, notamment une extraordinaire maîtrise de techniques complexes, une création quasi permanente, une main-mise commerciale internationale et une rare succession de dynasties de verriers soutenus par des artistes de chaque siècle.


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La très instructive exposition que présente (jusqu'au 28 juillet) le musée Maillol à Paris (www.museemaillol.com) permet de suivre (presque) chronologiquement l'évolution du travail de ces artisans si particuliers. (Presque) chronologiquement, car le visiteur est d'emblée mis en présence de l'art verrier de Murano du XXIe siècle, la grande salle du rez-de-chaussée étant pleine de créations actuelles de très haut niveau, démontrant combien la technicité des ces verriers arrivent à se mettre au niveau de l'imagination débordante des créateurs d'aujourd'hui, pas toujours d'un abord aisé.

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Un art toujours contemporain

Ainsi, sont présentés collés à des miroirs anciens reflétant les œuvres contemporaines, un miroir en couches ciselées et superposées réalisé tout en verre noir (la couleur la plus difficile à obtenir, avec une glace sans reflet) de Fred Wilson, une installation d'un lustre vénitien rouge brisé étalé sur un sol que picorent des corbeaux naturalisés de Javier Perez ou une toile d'araignée faite de bulles de cristal et de fils de fer de Mona Hatoum.

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Des pièces (onéreuses) très visuelles que l'on peut retrouver à Murano même dans une ancienne usine transformée en musée par le dynamique Berengo Studio (www.veniceprojects.com), visite que l'on peut compléter par le plus traditionnel et un peu tristounet musée du verre local (www.museovetro.visitmuve.it).

Autres grandes périodes récentes de la création à Murano, les après-guerres, autour de 1925 et entre 1950 et 1970, de plus en plus recherchées des collectionneurs actuels, qui n'hésitent pas à dépenser plus de 10.000 euros un modèle unique et parfait, c'est-à-dire sans la moindre bulle d'air dans la masse, et surtout sans fêlure.

L'exposition, dans le final du premier étage met en valeur certains de ces flacons du XXe siècle, vases, plats, pichets, etc... qui sont de réelles sculptures transparentes. Ainsi, la surprenante compression de bouteilles de Coca-Cola de César, la figure noire de Jean Arp, le Puzzle d'Ettore Sottsass, le vase à murines d'Ercole Barovier (une famille déjà présente au Moyen âge), le vase libellule de Vittorio Zecchin, ou un lustre de Gio Ponti typique des années 1950. Et aussi un gigantesque lustre à douze bras de lumière de Barrovier et Tosso en bronze et surtout pampilles en verre cristal bullicante des années 1950.

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Un art toujours classique

Reste que la partie initiale -l'ordre au premier étage est, rappelons-le, chronologique- de l'exposition présente des œuvres anciennes, remarquablement conservées vu la fragilité et la finesse des objets présentés dans des vitrines aux éclairages étudiés (l'ombre de certaines pièces leur donne une dimension nouvelle).

Si la période Renaissance est toute classique avec des techniques renouvelées, mais à base d'inspiration antique, celle Baroque est dédiée aux renflements et aux entrelacs quant aux XVIIIe et XIXe siècles, on note un déclin artistique et l'arrivée de contrefaçons, d'autant que l'Autriche, puissance occupante de la défunte République de Venise lui préfère le cristal de Bohème.

Il n'empêche: certaines pièces présentées pourraient être réalisées il y a peu, telle cette large soucoupe à fleurs gravées à la pointe de diamant de la première moitié du XVIIIe ou ce délicat calice en reticello à tige fleurie des années 1550.

L'exposition met surtout en avant les services de table, délaissant les objets plus sophistiqués tels les fameux lustres, objets d'apparat qui n'étaient installés dans les salons vénitiens qu'aux moments des fêtes, aussitôt démontés pour ne réapparaître qu'à une prochaine célébration.

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Le musée Maillol, établissement privé forcément à la recherche d'un équilibre financier par des thématiques devant attirer le plus grand nombre, présente des expositions plus ou moins réussies. Si la précédente, toujours vénitienne sur Canaletto était plutôt décevante, celle-ci, par son originalité -notamment par les œuvres contemporaines issues de Veniceprojects de Murano (présent à la foire Artfair fin mars à Paris)- a de quoi séduire l'amateur d'art, déjà bien servi par les nombreuses manifestations culturelles de la capitale en ce moment.

L'exposition Murano est à la fois une plongée dans l'Histoire, une leçon de technique du verre et un regard sur un art négligé. Le verre dans tous ses éclats.

 
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