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Moi, Joce pis Dave.

14/09/2013 09:24 EDT | Actualisé 14/11/2013 05:12 EST

Ces temps-ci, y m'pogne des coups d'ennuis.

Au CÉGEP, on était trois inséparables. Moi, Joce et Dave. C'était la belle époque où les surnoms étaient souvent issus d'une version abrégée anglophone de nos prénoms. Moi, c'était «Dji». Comme dans Jérôme. Pas besoin de me le dire: je le sais que «Dji», c'est «G» en anglais. Peu importe, on était les trois inséparables.

Moi, j'étais le politisé des trois. Celui qui croyait tout savoir du haut de ma dernière lecture de Onfray et de mon très complexe DEC en arts & lettres, profil cinéma. Comme y'a que les fous qui ne changent pas d'idée, j'avais à l'époque ma carte du Parti Vert du Canada dans mon porte-feuille. Insérée dans la languette voisine du numéro de téléphone du taxi, chose que j'utilisais souvent.

Joce, c'était le bohème. Pas politisé pour deux cennes, mais un gars qui aime goûter à la vie. Un madelinot qui préférait aller faire une promenade dans la nature plutôt que d'en parler, le nez dans un livre, comme moi. C'était le souriant des trois. Celui qui pognait le plus avec les filles, aussi. C'était comme un Alex Nevsky aux yeux noisettes qui, de son accent madelinot, expliquait à celle qui voulait bien l'entendre/l'écouter comme il s'est arrangé pour nager avec les phoques l'automne dernier. Ou le printemps, je sais plus. Bref, il faisait chier tellement il pognait.

Dave, c'était les bras. Un douchebag, littéralement. Il était beaucoup plus intéressé par son bronzage et par la courbe faite par son muscle dans son t-shirt trop serré que le reste. Et il était un peu bêta. Gentil, mais con. Il était l'exemple fascinant et typique du gars qui n'arrive pas à nommer le premier ministre du Québec mais connaît par coeur les numéros des joueurs du Canadien après deux matchs. C'est au volant de sa rutilante Saturn aux mags «shinny» qu'il se sentait le plus libre, le plus vrai, le plus mâle.

On était différents. Mais ça ne nous empêchait aucunement d'être complices. Le secondaire public n'avait pas réussi à nous séparer. En fait, ce qui nous avait uni, c'est un cours de formation personnelle truc-machin qui nous demandait ce qu'on pensait de la drogue. On était les trois seuls à dire, en pleine classe, qu'on était incapable d'en supporter les effets et qu'on avait choisi «de dire non», comme disait la madame semi-pastoralisée. «Non, Dave. Pas pasteurisée, pastoralisée». «Ouin mais avec la face de vache qu'elle a». On a ri. Principalement parce que c'était vrai. Elle avait les yeux écartelés qui se sacraient respectivement l'un de l'autre et te fixait en mâchant sa Chiclets vieille d'un avant-midi de temps quand tu lui parlais, lentement.

Et comme on était les trois seuls à se dire ça, Joce nous avait ouvert la revue «Rolling Stones» qu'il s'était procuré au détaillant de magazines du centre d'achats voisin de l'école. Il nous avait montré la culture «Straight Edge». «No drugs, no drinks, no smoke».

Je fumais et j'avais pas envie d'arrêter. «T'es straight edge comme tu le désires, dude» m'a dit Joce d'un ton désinvolte. Ok. On se trace des «x» sur les mains, symbole des straightedge. Ça vient du fait qu'aux États-Unis, quand t'as pas 21 ans, on te trace un gros «x» sur la main pour montrer au barman que t'es pas majeur. Les straightedge l'ont récupéré pour montrer que même majeur, ils sont meilleurs que toi.

Bref, la drogue, c'était non. Mais je soupçonnais Dave de prendre un verre en cachette. Bof, «so what?», comme diraient les chinois.

On était les bizarres de l'école. Mais on avait du fun. Au secondaire comme au CÉGEP. «Tu vas faire quoi de ta vie, toi, Dave»? «Policier», répondit-il fièrement. Comme son père. «Toi, Joce»? «Aucune idée. Je sais seulement que je ne veux pas faire la même chose toute ma vie. J'haïrais pas filmer les requins dans le Sud. Pis toi, "Dji"»?

Journaliste. C'était ma première réponse. Même lorsque j'ai étudié le cinéma. J'ai toujours eu de l'admiration pour les René Lévesque, Jean-François Lépine et autres géants médiatiques. Informer les gens avait été, dès mon plus jeune âge, un métier que je trouvais noble. À condition de bien le faire.

La première année de CÉGEP est passée. On part pour les vacances. On dit au revoir à Joce qui part au Honduras le lendemain de son dernier examen pour aller faire du surf dans la «Baie de Fais-moi chier» et filmer des poissons. Bref, du Joce classique. Dave allait passer l'été chez sa grand-mère à Blainville. Et moi, le Bas-du-Fleuve à aider mon grand-père sur sa maison.

Ce qu'il faut savoir, c'est que pour moi, le Bas-Saint-Laurent, c'est le paradis. Tu me donnes le choix entre tous les endroits de la Terre pour m'installer pour de bon. Même (surtout) milliardaire, Kamouraska, c'est chez moi. C'est con à dire, mais les pores de peau m'ouvrent, à Kamouraska. L'air salin, les îles devant le village, les gens relaxes, le temps qui passe doucement sans heurt. C'est chez moi et ça m'est cher.

Tout ça pour dire que Joce est allé au Honduras. Juste avant que je parte pour le Bas du Fleuve, ma mère m'interpelle au salon. Ma mère a toujours le visage radieux, même dans la fatigue. Mais là, sa voix et son visage me disait de deux choses l'une: soit j'avais involontairement fait un mauvais coup comme un lunatique cégépien qui commence à se rendre compte qu'il est en vie, soit c'est grave.

«C'est Jocelyn qui, ton ami, déjà?»

«Massé. Pourquoi?»

Le visage de ma mère s'allonge. Elle fait la moue et tourne à nouveaux ses yeux vers la télévision qui avait été allumée au préalable. «Un madelinot meurt au Honduras».

5 secondes passent. Je relis le titre de la nouvelle. J'écoute. Y'a pas deux Jocelyn Massé aux Îles-de-la-Madeleine. En tous cas, pas deux qui sont partis au Honduras cet été.

Mort terrible. Il terminait son voyage avec sa copine et allait faire une dernière plongée dans un coin reculé du pays dans un de ces bus où on réussit à entasser 350 personnes en plus des enfants. Bus intercepté par des pirates de la route (hijackers). Le bandit était nerveux, probablement ben coké. Il ordonnait à tout le monde de se coucher par terre, tête en bas, pour ne pas montrer leur visage. La copine de Jocelyn ne trouvait pas de place pour se coucher et le pirate s'est impatienté. Il a donné un coup de carabine derrière la tête de sa copine pour la forcer à se coucher. Jocelyn s'est levé la tête pour voir ce qui se passait.

Boom. Direct entre les deux yeux. D'un coup. Terminé. Sa copine est restée 45 minutes sur son corps inerte pendant que les pirates vidaient le bus. Aidés par les "policiers" qui se gâtaient dans les bagages des voyageurs au lieu d'intervenir.

On compose.

«Dave, c'est Dji».

«Yup, sup?»

«T'as vu les nouvelles»?

«Non, pourquoi?»

Dave et moi sommes allés pitcher des roches dans le fleuve, ce soir-là. «C'est pour des maudits imbéciles pour c't'enfoiré-là que je veux devenir policier, t'entends»? «Fait juste pas de power-trip rendu là, ok»? «Juré».

On ne s'est plus revus.

Sept ans plus tard

«Ce n'est qu'un début! Continuons-le-combat»! Je scande avec de jeunes cégépiens, des universitaires, des grands-mères, des grands-pères, des parents inquiets, des profs, des travailleurs de la construction, des avocats. Bref, des citoyens. «Charest, Bachand pis Line: au moins-mettez-d'la vaseline»! Une hausse des frais de scolarité injustifiée et injustifiable. C'est l'heure de défendre nos intérêts, pour nous et les prochaines générations. On se lève. «Vous nous trouviez plates et sans émotions, chers boomers? Dites-le une autre fois, voir»! Vous savez, sur le coup de l'émotion...

Ça dégénère. Gaz lacrymogènes, chevaux, coups de boucliers. J'essaie de prendre des images. Arrestations arbitraires et non-calculées, policiers en panique qui tirent du caoutchouc comme si c'était des darts de fusil en plastique. Puis, soudainement, je me fais agripper et traîner. Ça y est, on m'arrête pour cause de lèse-frisé.

On me met les mains derrière le dos. On commence à m'attacher un poignet sans me réciter mes droits, puis l'aut---...

Puis l'autre?

Non, pas l'autre.

Le policier me revire de bord et lève sa visière.

«J't'avais juré que je ne ferais pas de power-trip. Part».

Je gèle. Un mélange de joie et de haine envers ce gars qui a un jour été mon meilleur pote. Il me laisse partir, mais que fera-t-il des gens avec qui je viens de marcher?

«Et les autres?»

Joce baisse sa visière et me sourit timidement.

«C'power-trip, c'est pas le mien».

Son sourire baveux de douchebag s'efface doucement.

«Sale époque, hein?»

«Sale époque».

Dave esquisse un petit sourire timide en virant les talons. Sous sa visière, je le devine assommé.

«Au boulot», comme de raison.

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C'qui fait que ces temps-ci, y m'pogne des coups d'ennuis.

Y'a pas vraiment de morale. Si ce n'est que je n'irai jamais au Honduras.

EN MÉMOIRE DE MON POTE JOCELYN MASSÉ

(1984-2005)

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