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Le laurier des vieux

21/05/2014 08:59 EDT | Actualisé 21/07/2014 05:12 EDT

Faut que je me déguise en «monsieur», la fin de semaine prochaine.

Ouin, c'est que c'est la messe anniversaire du décès de mes grands-parents. 10 ans pour mon grand-père, 5 ans pour ma grand-mère. Pour l'occasion, on se fera dire des niaiseries par le curé pendant un p'tit 45 minutes, on mettra notre 5$ dans le panier d'osier et on ira voir si la roche qui porte le nom de mes grands-parents se porte bien.

Ne vous méprenez pas: ça ne m'emmerde pas. Si il y a bien une chose qui ne m'emmerde pas, c'est de me rappeler de mes grands-parents.

Mon grand-père? Un fier, droit, honnête. Ne parlais jamais pour rien dire. D'une gentillesse désarmante et d'une douceur surprenante pour un bûcheron. Un homme qui a travaillé fort toute sa vie, loin de la maison, à défricher le Nord. Il a même perdu un pouce, en faisant ça. D'ailleurs, ça l'amusait beaucoup de me conter des histoires invraisemblables pour m'expliquer comment il l'avait perdu, quand j'étais jeune. Ça impliquait généralement des géants, des guerriers médiévaux, des sorcières et même, des fois, des anges. Oh!, et souverainiste. Ben ben souverainiste. Tellement souverainiste qu'il est né un 24 juin et qu'il est décédé un 1er juillet. Ça s'invente pas, je vous jure que c'est vrai.

Papi est décédé dans son sommeil. Tout doucement. Pas un drap de déplacé, rien. Ce qui est bizarre, c'est que le lendemain mes grands-parents partaient avec ma grand-mère, ma mère et mes tantes pour des petites vacances dans l'est. Puis, Mamie a entendu les poumons s'affaisser. Bof, mes tantes et ma mère ont bien essayé de le réanimer, mais, entre vous et moi, ça faisait combien de temps que le coeur ne battait plus? 15 minutes? 30 minutes? 1 heure? Il serait revenu avec des séquelles incroyables et ne nous aurait jamais pardonné ça. Il a tiré la plug en santé, parfaitement lucide et dans le bonheur.

Quelle belle mort.

Ma grand-mère? Le courage incarné. Cinq enfants, ce qui n'est pas beaucoup pour l'époque, simplement parce qu'il était hors de question qu'elle y laisse sa peau à pondre des bébés chaque année. Malgré l'absence obligée de mon grand-père, elle a élevé cinq enfants brillants qui ont tous réussi à leur manière. Pas un seul niaiseux, pas un seul laissé pour compte. Et d'une douceur, j'vous dis. Elle savait quoi dire et comment le dire pour nous consoler quand on en avait besoin. Bien sûr, comme toute grand-mère, elle était continuellement morte d'inquiétude pour ses enfants et ses petits-enfants.

Mamie est décédée en écoutant les nouvelles. On était pas là. Elle avait travaillé dans le jardin toute la journée et nous avait dit, le soir d'avant, qu'elle était un peu fatiguée. «Pas de problème, on te rappellera demain, Mamie». On l'a rappelé. Elle n'a jamais répondu. On a appelé le meilleur ami de mon grand-père qui vit un peu plus loin, dans le rang. C'est lui qui l'a trouvé assise paisiblement dans son fauteuil devant le téléviseur toujours ouvert. Le visage n'était pas crispé, rien: elle s'est simplement endormie. Ça a été rapide parce qu'elle avait encore sa pelure de banane dans les mains.

Quelle belle mort. Bon, elle est décédée en regardant «Sucré-Salé», mais quand même.

Mes grands-parents habitaient un petit village du Bas-Saint-Laurent. Ce qui fait que pour les deux services funéraires, c'est le même curé, le même monde qui te souhaitent leurs sympathies et les mêmes personnes qui chantent les cantiques que je n'ai pas trop écoutés.

D'ailleurs, pour les deux fois, on a passé pour une famille d'ingrats. C'est que la chanteuse d'orgue chante exactement comme Guy A. Lepage dans le sketch de la messe de minuit, de RBO. Et elle y ressemble comme deux gouttes d'eau. Alors on riait durant le service funéraire. Surtout moi, mon oncle et mon cousin: on est des fans finis de RBO. Fin de la parenthèse que je n'ai pas ouverte au préalable.

Quand ma grand-mère est décédée, c'était plus dur. Parce que cette fois, plus personne n'habitait la maison bâtie par mon grand-père. On s'est tous pris quelque chose dans la maison pour se rappeler des «vieux». J'ai hérité de la montre de mon arrière grand-père, ça oui, mais c'est le laurier que j'ai planté avec ma grand-mère que j'ai décidé de prendre en affection. C'est lui, le maudit membre de la famille des Lauracées, qui m'a fait brailler quand je suis revenu de l'église. Celui qui m'a rallumé le plus de souvenirs.

Alors chaque année, c'est la même chose: je rentre le laurier à l'automne, je le replante au printemps. Soigneusement.

La maison est vide, donc. Depuis cinq ans. On y va souvent, par contre. On l'entretient, on la tient en ordre. C'est à nous, ça nous est précieux. Et ça nous rappelle les vieux. C'est notre petit coin de paradis, le seul endroit au monde où on a l'impression que rien ne peut nous arriver.

C'est précieux, des grands-parents. Embrassez-les souvent, si vous en avez encore. Parce que quand ils partent, ils laissent un vide qui ne sera jamais comblé.

C'est le printemps, donc. La semaine dernière, j'ai replanté le laurier. Et la semaine prochaine, je m'habillerai en monsieur. Mes grands-parents le méritent.

Je vais recrinquer la montre de l'arrière grand-père pour ne jamais l'oublier.

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