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La courtepointe

29/12/2014 08:47 EST | Actualisé 28/02/2015 05:12 EST

Je n'aime pas beaucoup mêler ma famille à mes écrits. Principalement parce que c'est privé, les histoires de famille. Alors, ne m'en voulez pas. Cette histoire sera parsemée de noms fictifs et d'un brin de romance.

Ça commence le 18 décembre dernier. Faisait froid - comme toujours - dans mon coin de pays bas-fluvien. Ce jour-là, il a fait un peu plus froid que prévu. C'est que le doyen du village est mort durant la nuit.

Le doyen du village, c'était mon grand-oncle. Le parrain de ma mère. Un homme fier, droit, franc, amant de la nature. On dit qu'il n'y a pas une seule maison dans le village qui n'a pas un manche de hache «gossé» dans le bois de la région par le doyen.

Cet homme-là avait le coeur à la bonne place. À un temps où ce n'était pas ben ben à la mode d'adopter les pas désirés de ce monde, ben lui, il le faisait. Il leur donnait un toit, des vêtements, de la bouffe. Un peu de chaleur. Une raison de vivre. Une éducation. Des valeurs. Tant et si bien que ça ne prenait pas grand'temps avant que les jeunes l'appellent «Papa».

Je vous disais que c'est mon grand-oncle, pas vrai?

Dans mon village, tout le monde se connaît. Et veut veut pas, on a tous un peu de sang de la même famille. Rien qu'un tour au cimetière te le confirme: «Lévesque, Lévesque, Lévesque, Ouellet, Ouellet, Lévesque, Boucher, Lévesque, Millard, Lévesque, Bérubé, Bélanger, Lévesque, Bélanger, Lévesque, Ouellet». À peu près.

Toujours ben pour dire qu'il y avait eu de la chicane, dans ma famille. Ma grand-mère ne parlait plus à ses frères, les frères ne parlaient plus aux soeurs, les cousins ne se parlaient plus entre eux, rien. Nos parents n'ont jamais su pourquoi il nous fallait haïr cette gang-là. Alors nous, les p'tits enfants, on le sait encore moins. Ce qu'on sait, c'est que «ce n'est pas du bon monde». Eh ben.

Le grand-oncle est mort, donc. Rendez-vous à l'église.

Moi - je l'ai déjà écrit ici - je vais à l'Église pour deux raisons. Soit qu'un curé envoie de l'eau dans la face d'un bébé (ça m'est arrivé une fois, ben jeune), soit qu'il y a quelqu'un de mort. Pas besoin de vous dire que je n'aime pas ben ben aller là. Mais j'ai toujours senti ce besoin de célébrer la vie d'un défunt. De me recueillir un moment pour penser à tout ce que la personne a accompli et à ce que ma gang doit faire pour finir son emploi.

Le cercueil rentre. Oui oui, le cercueil. À l'ancienne. Les enfants, adoptés, pleuraient «Papa». Ce grand-oncle que je n'ai pas connu, mais qui a fait le manche de la hache qui coupe notre bois pour ne pas qu'on gèle.

Le curé fait son bla-bla habituel. Il a choisi un bout de Saint-Jean pour résumer la vie de mon grand-oncle. Ça ne faisait ni queue ni tête, comme passage de gros livre. Vraiment, là: aucune espèce de lien avec la vie de mon grand-oncle. Le curé en voyait un, lui. Ben coudonc. Ce n'est pas grave: on se faisait tous notre bout de livre en tête pour résumer la vie du grand-oncle et, quelque part, curé/pas curé, c'est la seule qui compte vraiment.

Un de ses enfants adoptés - on va l'appeler Marcel, OK? - était, bien entendu, atterré. Un bon jack, ce Marcel. Il était venu au décès de mes grands-parents. Lui aussi, il n'a jamais su pourquoi on est censés se haïr, comme nos grands-parents nous l'avaient prescrit.

Après le service, il est venu nous rendre visite, à la maison familiale, pour nous remercier d'avoir été là. On a essayé de le faire sourire un peu. Qu'est-ce que tu veux: on est bien bons pour dire des niaiseries, nous. Il nous a laissé des signets aux couleurs trop vives avec la face de son père dessus: ça devait venir avec le service.

Au moment de partir, comme ça avait l'air de le démanger, il s'est retourné vers nous et il a dit «Hey. On laisse-tu faire ça, les vieilles chicanes»? On a dit «Ben sûr. On ne sait même plus pourquoi on se haït».

«Okay», a-t-il dit avant de lâcher un grand sourire et de partir. «Vous viendrez prendre un café quand vous passerez».

Ma grand-mère disait que la famille, c'est comme une courtepointe: «c'est plein de couleurs, de morceaux différents pis des fois, on perd des mailles. Mais avec un peu de patience, comme c'est trop précieux, on finit toujours par la rapiécer».

C'est quelque chose, quand même, quand on y pense: Marcel a souri en ce jour sombre, satisfait d'avoir réglé un problème. Pis moi? J'ai déjà hâte de lui dire «juste du lait, mon Marcel» en mettant une bûche dans la poêle.

La morale? Faites attention à la haine que vous transmettez à vos enfants. Vous pourriez un jour les empêcher de sourire.

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