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Jane l'orpheline

29/05/2014 09:24 EDT | Actualisé 29/07/2014 05:12 EDT

L'an 2000 a mal débuté, pour moi.

Préadolescent dans l'prélart et les sautes d'humeur qui viennent avec, je n'ai jamais eu beaucoup d'amis. En fait, je n'avais pas besoin d'amis. Je n'en voulais pas. Oh!, y'avait bien sûr Jean-Philippe, mon grand chum d'enfance. Mais y'avait surtout Kim, un magnifique Colley que notre famille avait adopté.

C'était lui, mon meilleur pote. Malheureusement, il était grandement malade. Cancer généralisé. Il ne voyait plus rien, ses sinus étaient foutus, il avait l'audition du professeur Tournesol et l'entrain d'une plante verte. Bref, au matin du 1er janvier 2000, quand il s'est mis à uriner du sang en se lamentant, on s'est dit que les souffrances avaient assez duré.

Alors on est allé à la SPCA pour le faire piquer. Bref, on l'aimait assez pour le laisser partir. Entrer là avec Kim crevait le coeur: il savait très bien ce qui s'en venait et tremblait comme une feuille. Mais il n'avait plus la force de se débattre. C'est là que nous avons vu le professionnalisme du personnel. Je ne sais pas ce que que l'employée de la SPCA dégageait, mais elle a su le calmer en quelques instants.

Puis, un «valet» (c'est comme ça qu'ils se font appeler) est venu le chercher à la demande de l'employée pour l'amener derrière. «Non, je ne veux pas assister à l'euthanasie», ai-je répondu quand on me l'a demandé. Une dernière caresse, un dernier bec sur l'immense museau de Colley.

Puis le dernier regard. Pour la première fois, j'ai pu percevoir un sentiment humain, chez Kim. «Désolé, j'suis plus capable» avait-il l'air de me dire.

J'suis allé dehors pour botter des roches prises dans la glace du stationnement en garnottes. Me défouler. Je ne le prenais pas, qu'on puisse m'enlever mon chien. Je le répète: j'étais un «adoleschiant» et la Terre m'en voulait personnellement, bien entendu.

Ma mère est venue me rejoindre à l'extérieur. Pour elle, c'était encore pire: c'était son chien. Ben oui, vous savez, tous les chiens se choisissent un vrai maître. Pour Kim, c'était ma mère. Elle s'est approchée de moi en disant «je ne pense pas pouvoir bien vivre sans chien. En fait, je ne pars pas d'ici sans chien». Ma mère et moi nous sommes regardés et sommes retournés à l'intérieur de la bâtisse en tôle beige. On s'est dit qu'une petite bête ne cracherait pas sur notre adoption.

Bon, le premier chien était un peu con. Un gros mélange de bien des races, aboyeur, un peu peureux. Puis l'autre aussi. Puis un Retriever un peu agressif qui ne voulait pas qu'on s'approche de sa cage. Puis un Lévrier totalement cinglé qui sautait partout.

C'est là que nous sommes arrivés devant la cage d'une magnifique femelle Husky Sibérien de 9 mois. Toute douce, toute tranquille. Elle me fixait du regard de ses grands yeux dorés. «Elle t'a choisi, je pense», me dit ma mère. Je demandai donc une laisse à un des employés pour «aller l'essayer», ais-je ironisé pour cacher mes yeux encore humides à cause de Kim. Comme si j'allais faire un essai routier.

Elle marchait au pas. Déjà. Elle me regardait à chaque pas, littéralement. Comme si elle savait que c'était sa chance de ne pas finir piquée, elle aussi. Puis, je me suis assis en repensant à Kim. La femme Husky en main. Elle s'est assise à côté de moi et s'est mise à lécher mes larmes.

«Jane. Comme Jane Eyre. L'orpheline», me suis-je dit à haute voix. J'avais déjà trouvé son nom.

Nous sommes repartis avec Jane, donc. C'est moi qui l'a payée. Avec le peu d'argent que je faisais comme camelot. Et j'ai acheté la cage, aussi. Parce que, hein, un Husky qui n'est pas dressé, quand c'est seul à la maison, ça peut te démolir un rebord de châssis sur un moyen temps.

Jane est devenue ma meilleure amie. Chaque matin, pour passer mes journaux, je l'amenais avec moi. Elle était d'une docilité exemplaire. J'étais son maître, donc. En fait, je corrige: un Husky n'a pas de maître, il a un chef de meute. Et quand on a compris cela, le Husky est le meilleur chien de tous.

Ce qui était comique, c'est qu'elle était tellement habituée de faire ma run de journaux chaque matin qu'elle me ramenait à l'ordre quand j'étais trop endormi. Elle montait sur le perron du client puis tirait, comme pour me dire: «Hey! Tu oublies celui-là!». C'est vrai, j'vous jure. Y'a même un matin où j'étais pris dans une vilaine tempête dans Bellechasse et je n'avais pu retourner chez moi le soir d'avant. C'est donc mon père qui avait aimablement fait ma run de journaux et il n'en revenait pas de simplement se faire guider par Jane pour aller porter les journaux aux bonnes maisons.

Je pouvais faire ce que je voulais avec ce chien. Je m'en servais comme oreiller, je lui faisais faire les jongleries qui me passaient par la tête (assis, couché, fait la morte, hurle, agrippe-toi au plafond). Et elle était d'une douceur avec tous les chiens, avec tous les enfants. Bref, le chien parfait.

Jusqu'au jour où...

...un de nos voisins a vendu sa maison. Une p'tite famille s'y est établie. Avec deux Labradors. Et bon Dieu, qu'ils étaient cons. Pas les voisins, les chiens. Du moins, c'est ce que je croyais au début.

Le genre de voisin qui n'attache pas ses chiens et utilise de très efficaces clôtures en bois pressé plantés dans le neige en guise de barrière pour ses chiens. Genre qu'ils donnent un coup de patte dedans et elle s'effondre.

Alors un bon jour, mon père (qui aimait bien Jane et l'inverse) se promenait avec elle. L'un des deux Labradors, pas du tout surveillé, a décidé de s'enfuir et de surprendre Jane en arrivant par l'arrière.

*SNAP!*

C'est les dents de Jane qui claquent ensemble. Surprise, elle a mordu l'oreille de l'enfoiré de Labrador idiot qui a bien sûr battu en retraite chez lui en se lamentant.

Quelques heures plus tard, le voisin est revenu avec son chien. Paniqué. Les yeux exorbités. Il était allé chez le vétérinaire avec son chien: 8 points de suture + 800$ d'antibiotiques. Il voulait du cash, nous tenant responsables de ce qui s'était produit. «Est-ce qu'on peut voir la plaie?», a demandé mon père? «Non, il a peur de vous» de rétorquer l'idiot de voisin. «Ben mange un char», de dire mon père accompagné de petits oiseaux qui gazouillent en back vocals.

On a reçu un subpoena. L'enfoiré nous traînait en cour. Tout ça parce qu'il n'a pas attaché ses chiens, parce que ses clôtures ne valaient pas d'la marde et parce que ses maudits chiens sont caves.

C'est là qu'on a un peu paniqué. Un Husky qui mord une fois mordra, un jour, une deuxième fois. La prochaine sera envers quel chien? Est-ce que c'est un chien, qu'elle mordra? Le questionnement était démarré. Et la réponse venait d'elle-même: on était dans le trouble.

Nous sommes allés à la SPCA avec Jane le lendemain. Il fallait se faire à l'idée qu'elle avait mordu, même si on savait très bien qu'elle était une très bonne chienne. Et on lui a dit au revoir pour une dernière fois.

Vous savez quoi? Le maudit voisin ne s'est même pas présenté en cour.

Ça fait 10 ans, aujourd'hui, que je n'ai plus Jane dans ma vie. Que je n'ai plus ma meilleure amie dans ma vie. Et je me surprends encore à penser à elle chaque jour.

Alors la prochaine fois que vous utiliserez l'expression «mon chien est mort», soyez certain(e) de l'utiliser correctement. Parce que ça fait beaucoup plus mal que prévu.

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