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Le Traité d’Ottawa n’a pas sauvé les jambes d’Aidé…

Il ne faut pas imaginer que le sujet des mines antipersonnel est un sujet du passé.

05/12/2017 09:48 EST | Actualisé 05/12/2017 09:55 EST
@ Handicap International
Aidé Rocio Arias, survivante colombienne de mine antipersonnel, et Marie-Claude Bibeau, ministre du Développement International et de la Francophonie

... mais il lui a permis de reprendre le cours de sa vie. Il y a 20 ans le 3 décembre 1997, le Traité d'Ottawa contre les mines antipersonnel était ouvert à la signature dans la capitale fédérale, après un marathon diplomatique qui, sous l'impulsion de Lloyd Axworthy, alors ministre des Affaires étrangères, et la pression de la société civile internationale, a abouti à une victoire historique pour la paix et la sécurité dans le monde.

Âgée de 22 ans, Aidé Rocio Arias, survivante colombienne d'un accident de mine, est venue au Canada pour participer aux célébrations des 20 ans du Traité et témoigner de son histoire.

Jeune autochtone de la communauté Awá dans la municipalité de Ricaurte, Aidé avait 13 ans lorsqu'elle a été victime d'une mine antipersonnel en travaillant sur la ferme familiale. Son père a dû la porter pendant deux heures pour rejoindre la maison la plus proche. À l'aide de civières improvisées, les villageois ont conduit Aidé jusqu'à la route de Carrizales où une ambulance a pu la prendre en charge pour l'emmener au centre de santé le plus proche.

Après avoir bénéficié des premiers soins, Aidé fut transférée à Nariño. Face à l'ampleur de ses blessures, ses deux jambes ont dû être amputées, sous les genoux. A cause de son handicap, Aidé a dû quitter ses études et ses parents ont dû vendre le bétail pour payer les soins nécessaires à son rétablissement. Deux ans après l'accident, Aidé tomba enceinte, et son fils devint alors sa première motivation dans la vie.

Désormais appareillée de prothèses, et après avoir été accompagnée par Handicap International et les membres de sa famille, Aidé désire dorénavant devenir un leader dans sa communauté, aider les autres survivants et promouvoir ses coutumes indigènes.

L'histoire d'Aidé illustre toute la perversité des mines antipersonnel et autres engins explosifs qui ne tuent pas forcément leurs victimes mais les blessent et font peser un fardeau complexe sur des familles et des communautés toutes entières, en plus de les menacer physiquement et psychologiquement au quotidien.

Heureusement, des solutions existent et les bonnes pratiques sont nombreuses. Encore faut-il y consacrer les moyens nécessaires.

Et si les hommes et les garçons sont, statistiquement, les premières victimes directes à hauteur de 86%, les femmes et les filles sont elles aussi largement impactées par le fléau. Mères, filles, sœurs, ce sont elles qui, bien souvent, doivent s'occuper des hommes blessés et subvenir aux besoins du foyer. Quant aux plus malchanceuses qui croisent la route d'une mine, leur taux de mortalité est plus élevée en raison de leur plus grande fragilité physique et d'un accès aux services de santé plus limité que les hommes.

À l'heure où le Canada promeut son approche féministe dans les politiques de paix et de sécurité et d'assistance internationale, il est important de souligner que la notion de genre doit être au cœur des programmes qui viennent en aide aux survivants d'accidents de mines antipersonnel. Mais comme vu plus haut, la situation des femmes victimes de mines (directes ou indirectes) ne peut pas se considérer sans s'intéresser aussi à celle des hommes victimes.

Heureusement, des solutions existent et les bonnes pratiques sont nombreuses. Encore faut-il y consacrer les moyens nécessaires.

Déjà, savoir de qui on parle et connaître l'ampleur des besoins en collectant des données sur les victimes qui précisent le sexe et l'âge, ainsi que d'autres critères de diversité qui peuvent jouer sur la vulnérabilité des individus (religion, langue, ethnie...). Cela nécessite bien sûr des agents communautaires formés et représentatifs de cette diversité. Cette collecte de données permet ainsi de cartographier les besoins et d'adapter les réponses et les services à fournir.

Lorsque l'accident se produit, il convient de s'assurer que les centres médicaux d'urgence soient accessibles notamment aux familles avec enfants pour permettre, par exemple, aux femmes d'accompagner leur mari blessé. Plus encore, les normes culturelles doivent être considérées pour délivrer des soins aux femmes et leurs droits à la santé sexuelle et de reproduction doivent être respectés.

Bien sûr, les soins de réadaptation, physique et psychologique, doivent être adaptés à la condition des victimes et il faut favoriser le renforcement et la formation des victimes elles-mêmes pour leur permettre de jouer un rôle dans le rétablissement de leurs pairs. Souvent, les femmes affectées sont plus à l'aise pour accompagner de nouvelles victimes que ne le sont les hommes qui acceptent plus difficilement leur nouvelle condition de personne en situation de handicap.

Afin de subvenir aux besoins de la famille, et supporter les nouveaux coûts engendrés par les soins et les appareillages, y compris les frais de déplacement et d'hébergement lorsque les centres de santé sont loin des lieux d'habitation, il convient de s'assurer que les victimes et leur entourage, hommes et femmes confondus, développent leur propre capacité financière, par le biais d'emplois, d'entrepreneuriat et de micro-crédits qui, dans le cas des femmes, permettent souvent de rééquilibrer les rapports de force au sein de la famille.

Puis enfin, il convient de renforcer la capacité des victimes - survivants comme aidants naturels - à se constituer en société civile pour réclamer leurs droits. Se faisant, ces démarches permettent alors d'intégrer les droits des femmes et les droits des personnes handicapées dans des contextes au préalable hermétiques à ces revendications.

Aidé est passée à travers toutes ces étapes, des soins d'urgence à l'appareillage, puis de la réadaptation physique et psychologique à l'inclusion socio-économique. Aujourd'hui, elle appuie les autres victimes et réclame pour son pays et pour tous les innocents qui sont affectés par les mines antipersonnel à travers le monde.

C'est pour Aidé, son fils, sa famille et les milliers de filles et fils, épouses et maris, mères et pères de victimes de mines antipersonnel qu'il ne faut pas imaginer que le sujet est un sujet du passé, mais bel et bien une actualité pour une soixantaine de pays dans le monde et qu'il est nécessaire de poursuivre les efforts pour finir le travail, en débarrassant les terres de la menace, et en accompagnant les survivants sur le chemin de la reconstruction.

www.handicap-international.ca

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