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«Les Innocentes»: drame en temps de paix

19/08/2016 08:35 EDT | Actualisé 19/08/2016 08:35 EDT

Les Innocentes est le nouveau film d'Anne Fontaine qui est sorti en salles en France en février et qui entame aujourd'hui son parcours dans les cinémas du Québec. L'action se déroule en 1945 en Pologne, tout juste après la fin de la Guerre. Mathilde Beaulieu (Lou de Laâge) est médecin de la Croix rouge française et se trouve sur le terrain pour soigner les derniers blessés. Non loin de là se trouve un couvent de bénédictines qui se voient malgré elles obligées de faire appel à ses services. C'est qu'au cours des derniers mois, des soldats soviétiques dans l'anarchie la plus complète se sont introduits dans le couvent et ont commis à plusieurs viols. Sept des sœurs sont tombées enceintes et mortes de honte à l'idée que le village apprenne la vérité, la jeune médecin reste leur seul recours.

Inspiré d'un journal intime écrit justement par une Française travaillant pour la Croix rouge, Les Innocentes ne peut nous laisser indifférents. Son traitement sobre est à l'image de ces femmes qui se sont volontairement effacées du monde et pour qui la maternité n'avait jamais été une option depuis la prononciation de leurs vœux. Reste que la réalisatrice vient de nous offrir une couleur de plus à sa palette de films au féminin.

Une double honte

Peut-être plus que tout autre pays d'Europe de l'Est, la Pologne s'est dès le départ retrouvée au cœur du commencement de la Seconde Guerre mondiale avec l'invasion germano-soviétique. Jouet pour ainsi dire entre les deux superpuissances, c'est finalement l'URSS qui aura le dernier mot, mais reste que les citoyens ballotés et ainsi obligés de collaborer avec les deux camps ne sont pas tenus en grande estime par les vainqueurs, ce qui a occasionné malheureusement des viols.

La mère supérieure (Agata Kulesza) qui a subi le même traitement que les autres refuse que la réputation du couvent en pâtisse et prend bien soin de garder secrets les événements dramatiques survenus. C'est dans ce contexte que Mathilde fait irruption dans leurs vies. D'abord réticentes à ce que l'on s'intéresse à leurs corps, même pour des raisons médicales, elles cheminent en même temps que leurs ventres qui prend de l'ampleur. Certaines ne peuvent tout simplement passer outre l'humiliation alors que d'autres se découvrent la fibre maternelle. Reste que comme dans tout conflit, il y a toujours de l'espoir.

Le thème des filles mère ou du moins de femmes engrossées sans l'avoir vraiment désiré a été plus d'une fois abordé dans les séries des dernières années comme dans Call The Midwife (BBC One) en Angleterre dans les années 50, la même période pour Le Berceau des Anges (Séries+) au Québec ou encore Love Child (Nine Network) à la fin des années 60 en Australie. Dans tous ces cas les femmes ont subi une énorme pression de la société en plus d'êtres jugées moralement, reste qu'en soi, toutes n'étaient pas nécessairement opposées à devenir mères un jour.

C'est dans cette perspective que Les Innocentes prend toute son ampleur. Ces femmes ont décidé de se consacrer toutes entières au seigneur et surtout juré qu'elles resteraient vierges jusqu'à la fin de leur jour. D'un point de vue moral, on peut comprendre à quel point la situation est insoutenable pour la plupart d'entre elles puisque c'est comme si elles avaient brisé leurs promesses pour le moins sacrées. Au point de vue physique c'est la même « déchéance » puisque tout dans la mise en scène nous rappelle leur isolement volontaire de la société : cloîtrées derrière les murs de pierre du couvent, cachées derrière des mètres de tissus en noir et blanc, ce sont des êtres invisibles et leur ventre grossi attire inévitablement l'attention sur elles.

Ainsi, la vie cloitrée pour lequel elles ont été conditionnées n'est a priori pas incompatible avec le fait d'être enceinte et la culpabilité prend une ampleur démesurée lorsque la mère supérieure prétend aux sœurs qui ont accouché qu'elle a trouvé des parents d'adoption à leurs enfants alors qu'en fait, elle en a déposé deux auprès d'une croix, en plein hiver, rendant ainsi subito leurs âmes à dieu. Avec des phrases aussi résignées comme : « Elle préfère endurer son martyre » ou « derrière toute joie, il y a la croix », tout espoir semble perdu d'avance, mais Mathilde incarne justement ce côté critique leur faisant comprendre que pour elle, c'est la vie qui l'intéresse par-dessus tout et non de songer constamment à gagner son ciel.

Des mères, des femmes d'affaires, des sœurs...

Le cinéma d'Anne Fontaine met en scène des femmes hors de l'ordinaire, rebelles pour la plupart ou du moins aux prises avec un destin exceptionnel, que l'on prenne par exemple Coco avant Channel (2009) dans lequel on pouvait assister aux débuts de couturière de ce qui deviendra éventuellement l'une des plus influente modiste du monde. Cette femme au sens de l'entreprise aiguë n'hésitait pas à défier les conventions dans sa vie publique comme privée et l'on retrouve un peu les mêmes traits de caractère chez Lil et Roz dans Adore (Perfect Mothers, 2013). Ces deux femmes dans la quarantaine assumaient complètement leurs relations amoureuses avec le fils de l'autre, malgré ce lien quasi incestueux entre les couples et le qu'en-dira-t-on.

Avec Les Innocentes, on est un peu de l'autre côté du miroir puisque ces femmes sont d'abord et avant tout des victimes : de viol, mais aussi de leur foi : la honte les ronge, mais peu à peu elles surmonteront leurs peurs et feront preuve d'un beau courage dans l'adversité, ce qui en fin de compte leur vaut une place tout aussi valable au panthéon des héroïnes de la réalisatrice.

Vendu dans plus de 20 pays (sous le titre d'Agnus Dei), Les Innocentes a reçu un excellent accueil entre autres au festival de Sundance de même qu'à l'Institut français où il a été projeté à des hommes et femmes d'Église qui se sont dits bouleversés par ce qu'ils ont vu, tout en s'identifiant aux dilemmes moraux qui assaillaient les protagonistes. Film d'auteur, on doute que le grand public soit au rendez-vous, mais les cinéphiles en auront pour leur argent.

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