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Une partie de jambes en l'air qui n'eut pas l'heur de plaire à tous

05/06/2013 12:24 EDT | Actualisé 04/08/2013 05:12 EDT
Getty

Cette histoire est inspirée d'un fait vécu.

Qui dit amputé, dit perte d'un membre, généralement d'une jambe, mais cela peut être toute autre partie du corps. Quand c'est une tête, couronnée de surcroît, on invoque d'ordinaire la guillotine, mais cela, c'était dans le bon vieux temps, car, de nos jours, même quelqu'un qui n'aurait pas toute sa tête, pour peu qu'il remporte le suffrage, peut se retrouver à la tête de l'État ! Autres temps, autres mœurs.

Mais coupons court, et revenons à nos moutons. Quand l'amputation se pointe, la plupart du temps sans qu'on ne s'y attende, la vie invariablement bascule, au propre comme au figuré. Ce n'est pas qu'à un membre qu'il faudra renoncer, mais souvent aussi à un emploi (on imagine mal un travailleur de la construction sans tous ses morceaux), à des loisirs qu'on pratiquait (on ne voit pas beaucoup de personnes en fauteuil roulant faire du parapente), à un train de vie, et, je vous le donne en mille, à un conjoint ! Eh oui, c'est un secret de Polichinelle: la perte d'un membre entraîne souvent la perte de... «l'autre moitié».

Après l'amputation, je passai quelques semaines en réadaptation, plus précisément au 11e étage - celui réservé aux amputés - de l'hôpital Villa Medica, quand je me rendis compte que de nombreux patients faisaient face à un même problème. J'ignore s'il existe des statistiques à ce sujet, mais je peux dire que cela m'a frappé en côtoyant d'autres personnes amputées comme moi. J'entendais à tout bout de champ parler de séparation par-ci et de divorce par-là, d'untel qui m'a laissée, d'un autre qui cherche à déguerpir, que c'en était affligeant. Personne ne s'étonnait non plus que, tout comme Janette veut savoir, je leur demande pourquoi leur ménage battait de l'aile ou menaçait de se rompre. Beaucoup de couples ne survivaient pas à une amputation. Posé crûment: Qui voudrait d'une personne handicapée tout le temps dans ses jambes?

Ma conjointe ne m'avait pas laissé tomber, mais pendant un bout de temps, je me suis posé la question si notre couple échapperait au funeste sort, puisque tous mes semblables tombaient comme des mouches, si bien que c'en était une hécatombe. Si mon couple n'a pas chaviré, c'est probablement parce qu'il avait déjà connu la houle quelques années plus tôt. Il est en effet bien connu que tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort (merci, Nietzsche).

À l'étage des amputés, il y avait donc des femmes et des hommes qui se côtoyaient par la force des choses, qui se racontaient des blagues ou des souvenirs pour se remonter le moral et qui rêvaient du retour à la maison avec une prothèse qui leur tiendrait lieu de jambe et, souvent hélas, d'unique compagnie. François et Nicole (prénoms fictifs) avaient perdu chacun une jambe, pour lui c'était la droite et pour elle la gauche... ou l'inverse. Bah, cela a peu d'importance, on ne parle pas de politique ici. Donc, comme bien d'autres, leurs couples respectifs n'avaient pas survécu et chacun devait envisager le retour à la maison dans un plus petit appart.

On récapitule: deuil d'une jambe, d'une vie à deux, d'un emploi et de vieillir sans problème et en santé comme dans les annonces de Liberté 55. La galère, quoi. Mais François et Nicole avaient eu le temps de sociabiliser, de se comprendre mutuellement et de s'amouracher l'un de l'autre. Ils comprirent assez vite qu'avec une jambe chacun, ils pouvaient reconstituer la paire. Qu'ils trouveraient, comme on dit, chacun chaussure à son pied.

J'avais quitté Villa Medica depuis des mois, quand je reçus par la poste un carton d'invitation de nos deux tourtereaux qui m'invitaient à leurs noces. Celles-ci se dérouleraient dans un resto grec de la rue Prince-Arthur, à Montréal. Je n'étais pas suffisamment habile pour m'y risquer avec mes béquilles, mais j'avais malgré tout hâte de les revoir, d'autant qu'ils avaient invité d'autres personnes amputées que je connaissais, ainsi qu'une ergothérapeute, une physiothérapeute et un employé de l'entretien de l'hôpital, qui avait une voix de stentor, pour mettre de l'ambiance.

Outre les familles des futurs époux, je rencontrai comme prévu quelques éclopés dans mon genre à cette réception. Je n'entrerai pas dans les détails, par conséquent vous ne saurez rien de la robe de la mariée, resplendissante et pour cause, car je ne suis pas un spécialiste de ces choses. Toujours est-il qu'une fois terminé ce qu'il y avait dans nos assiettes, frappé jusqu'à plus soif sur les coupes pour que les mariés s'embrassent et entendu les remerciements d'usage du nouveau couple, il restait du temps pour fraterniser. Les mariés allèrent de table en table pour converser avec les invités. Mon épouse et moi étions du côté des convives à qui il manquait une jambe, bref, en terrain de connaissance. Je ne sais pas qui de la famille de François ou de Nicole décida d'aborder le sujet, mais quelqu'un posa à la ronde quelques questions qui l'intriguaient sur les amputations en général et sur les prothèses en particulier. Chaque personne y alla alors de son explication. Mais on voyait bien que la question qui préoccupait tout un chacun était: comment diable fonctionne une prothèse, à quoi cela ressemble-t-il.

La mariée tenta une démonstration sur place. Elle souleva le pan de sa robe pour nous faire découvrir sa prothèse, alors que tout un chacun s'attendait à découvrir sa jarretière. Elle appuya ensuite sur le bouton poussoir afin de désemboîter la prothèse. Restait alors le manchon en silicone qui recouvrait le moignon. Un autre invité voulut à son tour exhiber sa prothèse qui était plus sophistiquée, car l'amputation se situait en haut du genou. N'entendant pas demeurer en reste, je pris mon courage à deux mains et entreprit d'enlever ma patte itou. Nous étions trois à avoir ainsi dévoilé notre secret.

Mais, je ne sais si c'est le vin ou le goût de s'exhiber qui prenait le dessus, mais toujours est-il que deux autres invités nous emboîtèrent le pas et enlevèrent à leur tour leur jambe. Alors qu'en d'autres circonstances, nous aurions tous levé nos verres, voilà que nous saisissions ce moment pour lever ce qui nous tenait lieu de jambes, comme s'il s'agissait d'autant de coupes Stanley un soir de finale. Heureusement que personne n'eut l'idée d'enlever sa perruque, son dentier ou son œil de vitre, car on aurait pu nous croire sorti d'un entrepôt d'Ikea.

C'est au moment même où nous exhibions nos pattes que les serveurs en livrée réapparurent pour, à leur grand dam, être témoins de la scène. Ils étaient là, hébétés et désemparés, devant tant de convives sur une seule jambe, comme si un démembreur était passé par là. Et je sentis aussi, le temps d'un instant, le regard désapprobateur de mon épouse qui me regardait avec ses yeux lancés comme des poignards... Bref, on était loin des yeux d'Elsa! Alors l'enthousiasme du début retomba et tout le monde reprit ses esprits et remit, penaud, sa prothèse.

Après le gâteau et le café, on fit nos adieux à François et Nicole et on quitta promptement l'endroit. Seul avec ma femme dans la voiture, je me sentais quelque peu honteux de m'être livré à cette séance de "démontage". Il était clair comme de l'eau de roche que mon épouse n'avait pas apprécié, qu'elle avait trouvé mon attitude par trop déplacée. Elle ne prisait pas que je fasse le pitre pour la galerie. C'était à cette condition, que je ne devienne pas un phénomène de foire, qu'elle m'acceptait. Pour elle, je n'avais pas changé et je demeurais le même qu'elle avait épousé trente ans plus tôt, quand j'avais tous mes morceaux.

Quant à moi, par ce geste un peu bébête, je m'étais défoulé et libéré en quelque sorte d'un sentiment de honte - la honte imméritée d'avoir une jambe en moins - que j'avais moi-même fait naître. À défaut de pouvoir me remettre sur pied, il était temps désormais que je retombe sur mes pattes.

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