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Omar le bienheureux

Omar aimerait bien tourner la page, désormais, maintenant qu'il est à l'abri du besoin pour le reste de sa vie. Je ne peux m'empêcher de trouver ce genre de discours révoltant.

13/07/2017 09:00 EDT
Toronto Star via Getty Images
J'ai eu envie, vraiment envie, d'écrire : Omar Kadhr lui lancé une grenade, mais c'est flou.

Ces dernières semaines, j'ai souvent pensé à Christopher Speer. J'avais du mal à oublier l'histoire du champ de mines. J'essayais de m'imaginer d'avoir à en traverser un, alors que chaque pas risque d'être le dernier, de vous arracher une jambe, de vous foutre en l'air en tous petits morceaux. De mettre la vie de tous ceux qui vous aiment exactement dans le même état. La peur épouvantable qui doit vous saisir à sa seule vue, sans même parler d'y mettre les pieds.

Le sergent Speer, en y voyant deux enfants afghans blessés, n'a fait ni une ni deux, et y est entré, pour tenter de leur venir en aide, au mépris de sa propre vie. Voilà le genre d'homme qu'il était. Ce n'était pas son premier acte de bravoure, tant s'en faut. C'était par contre l'un de ses derniers. Christopher n'allait pas voir la fin de l'année. Quelques mois plus tard, alors qu'il parcourait les ruines d'un immeuble bombardé de Khost à la recherche de survivants, quelqu'un lui a lancé une grenade, et l'a tué, simplement, parce qu'il s'opposait à la barbarie.

Quelqu'un.

J'ai eu envie, vraiment envie, d'écrire : Omar Kadhr lui lancé une grenade, mais c'est flou. Flou pour les témoins, qui se sont contredits. Flou pour les journalistes sérieux qui ont creusé la question. Flou pour Omar Khadr, qui a plus tard avoué ne pas se souvenir d'avoir ou non lancé cette grenade, d'après un article du National Post.

Il m'arrive bien sûr d'oublier des trucs, mais je suis pas mal sûr que je me souviendrais, même vingt ans plus tard, d'avoir balancé une grenade à la gueule de quelqu'un.

Ça, par contre, ça m'emmerde. Il ne se souvenait plus d'avoir ou non lancé une grenade? Une foutue grenade? Il m'arrive bien sûr d'oublier des trucs, mais je suis pas mal sûr que je me souviendrais, même vingt ans plus tard, d'avoir balancé une grenade à la gueule de quelqu'un.

Christopher est mort à vingt-huit ans, pour avoir seulement essayé d'aider. Ça aussi, ça m'emmerde sérieusement.

Comme d'ailleurs les excuses de Kadhr à la veuve de Speer, en 2010. Je ne sais pas pour vous, mais je n'ai pas l'habitude de m'excuser de quelque chose que je n'ai pas fait. Et si on peut arracher des aveux à quelqu'un par la torture, on peut difficilement lui arracher des excuses.

Même le fait que ses aveux aient été obtenus par la torture, d'ailleurs... Je ne doute aucunement qu'il y ait eu torture; c'est un fait prouvé, mais il m'en faudrait vachement, des menaces de viol, pour avouer quelque chose qui me ferait passer quarante ans en prison. Et le fait qu'il ait, soi-disant, toujours clamé son innocence. Sérieusement? Vous vous attendiez à quoi? Qu'il avoue d'entrée de jeu que sa vie était centrée sur le fait de tuer des infidèles?

Ce n'est pas une question de religion. Épargnez-moi vos conneries sur le fait que tous les musulmans sont des terroristes, s'il vous plaît. J'ai entendu ça jusqu'à la nausée. La religion musulmane est une religion d'amour, et une telle généralisation revient à dire que tous les catholiques sont membres du Ku-Klux-Lan. En fait, pour moi, la religion est une pure connerie, parce qu'il y aura toujours des cinglés pour la déformer et en tirer le message qu'ils souhaitent pour justifier leur barbarie. Comme le père D'Omar. Comme Omar, pendant un temps, enfant-soldat ou pas.

Parce que la vérité incontestable est celle-ci : qu'il ait ou non lancé cette grenade à la tête du jeune Speer, il était sur place.

Parce que la vérité incontestable est celle-ci : qu'il ait ou non lancé cette grenade à la tête du jeune Speer, il était sur place. Pas par hasard. Pas pour accueillir les Américains à bras ouverts et entonner le star spangled banner. Il était là pour tuer des soldats, et ça me semblerait un peu tiré par les cheveux de penser qu'il s'agissait là, quelle coïncidence!, de son premier rodéo. Même s'il n'a pas lancé la grenade (et c'est déjà un gros si...) il aurait pu. L'avait peut-être déjà fait. L'aurait peut-être fait à nouveau s'il n'avait pas été blessé et arrêté. Des peut-être que j'ajoute pour éviter des poursuites, plus que pour lui offrir le bénéfice du doute. Qu'il se soit trouvé sur place et dans ce but aurait déjà justifié, pour moi, des vacances payées à Guantanamo.

Est-ce que le Canada a brimé ses droits, en ne le rapatriant pas immédiatement? Tout à fait. Est-ce que la famille aurait dû conserver sa nationalité canadienne après que son père, un ami personnel d'Oussama Ben Laden, ait décidé de déménager au Pakistan, et plus encore après qu'il ait été emprisonné parce qu'on le soupçonnait d'avoir trempé dans l'attentat contre une ambassade à Islamabad? Absolument pas. Au lieu de quoi, le gouvernement Chrétien est intervenu pour le faire libérer... On parle ici d'un type qui a envoyé ses enfants dans un camp d'entraînement terroriste alors qu'ils avaient onze ans...

Oui, le Canada a merdé, et plus d'une fois, dans le dossier.

Oui, le Canada a merdé, et plus d'une fois, dans le dossier. Oui, Kadhr a été torturé, et aurait dû être rapatrié plus tôt, si l'on devait absolument respecter la citoyenneté de quelqu'un qui ne le méritait pas. Oui, c'était un enfant-soldat, un argument qui me laisse particulièrement froid, et vous savez pourquoi?

Parce que Tabitha Speer ne reverra plus son mari. Ses deux enfants ne reverront plus leur père. Ils se sont battus pour obtenir justice et n'ont rien obtenu, alors que l'homme qui a plaidé coupable pour le meurtre de leur cher disparu vient d'encaisser dix millions de dollars. Que le Canada, non content de lui verser cette somme faramineuse tirée à même notre argent, s'est en plus arrangé pour les lui verser avant que la veuve ne puisse le poursuivre et en exiger une partie, ce qui n'aurait été que justice.

Des excuses pour en avoir bavé en prison, uniquement parce que la prison n'était pas dans le pays que sa famille critique allègrement en le traitant de trop libéral, un libéralisme qu'Omar tentait drôlement de rejoindre, lorsqu'il était à Guantanamo.

Sa mère, Elsmanah, a déjà soutenu qu'elle préférait élever ses enfants pour les voir partir au combat que de les élever au Canada, où ils avaient toutes les chances de devenir homosexuels et de succomber aux drogues. Charmante dame. Quand à sa sœur, Zaynab, non seulement a-t-elle été soupçonnée de terrorisme par la GRC lorsqu'elle habitait au Canada, mais elle est présentement détenue en Turquie. Selon l'article du National Post, elle a déjà fait l'éloge de Ben Laden et exprimé son désir de devenir un martyr. On est fort pour jouer les martyrs, chez les Kadhr, apparemment...

Omar aimerait bien tourner la page, désormais, maintenant qu'il est à l'abri du besoin pour le reste de sa vie. Je ne peux m'empêcher de trouver ce genre de discours révoltant, parce que Christopher, lui, aimerait certainement avoir encore la sienne.

Pour le site personnel de l'auteur: https://jeanmicheldavid35.wordpress.com/

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