Jean-Marie Lanlo

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Gonzo, mode d'emploi: éloge d'une pornographie qui disparaît

Publication: 27/10/2013 09:44

La dernière édition du Festival du nouveau cinéma vient de s'achever. J'aurais pu parler des films qui m'ont le plus convaincu (La Grande Bellezza, Miss Violence, La jalousie, Les rencontres d'après minuit ou L'inconnu du Lac, pour ne citer que ceux-là). J'aurais aussi pu parler du Xavier Dolan nouveau (que tout le monde pourra voir en 2014). Je préfère pourtant m'appuyer sur mon entrevue avec le réalisateur de film pornographique John B Root et son actrice Nikita Bellucci pour revenir sur un des choix de programmation les plus audacieux de cette édition: Gonzo, mode d'emploi (proposé dans la section Temps 0).

Avant d'entrer dans le vif du sujet, faisons quelques présentations pour les non-initiés. John B. Root est réalisateur de films pornographiques depuis près de 20 ans. Il a plus de 20 longs métrages à son actif et 1500 vidéos. Nikita Bellucci est actrice X depuis deux ans. Enfin, le Gonzo est une façon de faire du cinéma porno sans scénario, caméra à la main. Pour John B. Root, «c'est la spontanéité. On va droit à l'essentiel. On va vers le plaisir. (...) Avec une grande économie de moyens». Même s'il est conscient que «l'économie de moyen est souvent prise comme excuse par de mauvais réalisateurs pour faire de mauvaises vidéos», il a voulu avec ce film réaliser un documentaire neutre qui parle de son métier sans jugement de valeur.

Ce qu'on y voit est plutôt réjouissant. Certes, les esprits prudes risquent d'être choqués par la vision de sexes (suivant leur nature) béants ou fièrement dressés ou par celle de jouissances masculines ou féminines particulièrement productives. Nous retiendrons pour notre part surtout une ambiance amicale et un tournage où le plaisir semble omniprésent. Je n'ai pas eu l'honneur de fréquenter les plateaux des productions signées John B. Root mais la réputation dont il jouit depuis plusieurs années et certains témoignages qui m'en ont été faits ne laissent planer aucun doute: ce Gonzo, mode d'emploi semble correspondre à la réalité d'un tournage de John B. Root. Par contre, le film permet-il vraiment de «démystifier le X» comme l'annonce Julien Fonfrède dans le catalogue du FNC? Le film de John B. Root est-il vraiment représentatif d'un tournage Gonzo, comme le laisse présager le titre? N'est-il pas plutôt le fantasme cinéphile du réalisateur, cinéaste attachant, cultivé et respectueux du désir de chacun, qui voit plus dans la pornographie une chance de concilier travail et plaisir qu'une vache à lait exploitant sans vergogne des actrices trop naïves?

La suite de mon entrevue ne laisse plus planer le doute. Nikita Bellucci pose en effet un regard désabusé sur ses deux années de pratique. Après avoir partagé quelques témoignages affligeants sur certains tournages, elle constate «qu'en deux ans (...) ça s'est complètement cassé la gueule», principalement au niveau du respect et du professionnalisme. John B. Root surenchérit: «Le porno n'est jamais allé aussi mal qu'aujourd'hui parce que les gens consomment n'importe quoi». Il existe du bon et du mauvais porno et John B. Root conseille aux spectateurs de «respecte[r] [leurs] parties basses et [de] regarde[r] du bon porno». Il ajoute: «Si vous ne regardez pas les vidéos moches, ils arrêteront de les faire». Quand on voit l'explosion du porno bas de gamme qui déferle gratuitement sur internet et qui ne respecte ni ses acteurs ni ses spectateurs, on peut malheureusement en douter.

Érotomanes de tous les pays, si vous souhaitez que Gonzo, mode d'emploi soit plus le reflet d'une réalité que le désir d'un cinéaste de s'accrocher à sa conception du plaisir, unissez-vous.

Pourquoi en effet les consommateurs de pornographie, comme les cinéphiles «généralistes», n'auraient-ils pas également le droit d'avoir du goût? En continuant à faire valoir ce droit, ils pourront peut-être continuer à jouir de films de qualités qui respectent aussi bien leurs actrices que leur public.

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  • <strong>BEAUX JOURS, LES (4) </strong> France. 2013. 94 min. Drame sentimental de Marion Vernoux avec Fanny Ardant, Laurent Lafitte, Patrick Chesnais, Jean-François Stévenin, Fanny Cottençon, Catherine Lachens. Caroline, dentiste dans la jeune soixantaine, vient de prendre sa retraite. Plus tôt que prévu, mais sans regret. Afin de l'aider à meubler ses temps libres et de la consoler de la perte récente de sa meilleure amie emportée par le cancer, ses deux filles lui offrent un abonnement dans un centre d'éducation permanente pour retraités actifs. Lors de sa première visite, la fière professionnelle tourne les talons. Mais quelques jours plus tard, elle y retourne, afin d'y suivre le cours d'informatique donné par Julien, le jeune coq de cette curieuse basse-cour. La relation de Julien et Caroline, d'abord heurtée, s'adoucit et rapidement vire au flirt. Adolescent éternel aux portes de la quarantaine, Julien ne cherche pas à cacher son attirance pour Caroline, qui rapidement cède à ses avances. À répétition. Alors que dans le lit de son amant la retraitée se sent revivre, à la maison sa relation avec Philippe s'envenime. Dix ans après RIEN À FAIRE, Marion Vernoux laboure à nouveau le terrain de l'oisiveté, sur les pas cette fois d'une retraitée mélancolique, campée par une Fanny Ardant qui craque sous la dent. Le scénario ne coule pas de source et quelques scènes sentent l'exposé, mais le doigté de la cinéaste, ajouté au charme de Laurent Lafitte, font que l'énergie passe.

  • <strong>CONSEILLER, LE (Counselor, The) (5) </strong> États-Unis. 2013. 117 min. Drame de moeurs de Ridley Scott avec Michael Fassbender, Cameron Diaz, Javier Bardem, Penélope Cruz, Brad Pitt, Sam Spruell, Rosie Perez, Ruben Blades, Natalie Dormer, Bruno Ganz. En visite à Amsterdam, un avocat et conseiller financier achète pour sa petite amie Laura une luxueuse bague de fiançailles qu'il lui offre à son retour aux États-Unis. Peu de temps après, le conseiller, faisant fi des mises en garde de son ami Westray, s'engage dans une audacieuse et lucrative transaction de drogue avec Rainer, un important client sur le point d'ouvrir une boîte de nuit. Mais très vite, les choses tournent mal pour le conseiller, à qui on impute l'échec de l'opération. Celui-ci ignore toutefois que, de mèche avec un cartel mexicain rival, Malkina, la compagne sociopathe de Rainer, tire les ficelles derrière le dos de tout le monde. La prometteuse association entre Ridley Scott (GLADIATOR) et Cormac McCarthy (NO COUNTRY FOR OLD MEN) ne produit pas les effets escomptés. Bavard, moralisateur, clinquant, ce thriller philosophique sur la rapacité et la cruauté humaine, pour ambitieux qu'il soit, ne lève jamais. Des interprètes de haut niveau défendent de leur mieux des personnages peu définis.

  • <strong>CORPS, LE (El Cuerpo) (4) </strong> Espagne. 2012. 115 min. Drame policier de Oriol Paulo avec Jose Coronado, Belen Rueda, Hugo Silva, Aura Garrido, Miquel Gelabert, Juan Pablo Shuk. Par une nuit orageuse, le gardien de sécurité d'une morgue prend la fuite et subit un accident de voiture qui le plonge dans le coma. Dans la foulée, on constate la disparition du cadavre de Mayka, propriétaire d'une compagnie pharmaceutique. Jaime, l'enquêteur de police, en informe Alex, le conjoint de la défunte, et lui donne rendez-vous à la morgue. Jaime est convaincu que celui-ci a fait disparaître le corps avant l'autopsie, par crainte d'être accusé du meurtre de sa femme. Les soupçons du policier sont nourris par le fait qu'Alex, modeste chimiste héritier de la victime, entretient une liaison avec une étudiante. Durant l'interrogatoire, des phénomènes étranges surviennent dans l'édifice, rendant Alex très nerveux, et Jaime, particulièrement vindicatif. À la frontière du drame conjugal, du thriller fantastique et du huis clos policier, cette production insolite, plus ambitieuse qu'aboutie, plus étourdissante que vraiment captivante, s'articule autour d'une efficace utilisation du flashback. L'intrigue tendue, le style soigné et l'interprétation convaincante sont à porter à son crédit.

  • <strong>DEAD MAN TALKING (4) </strong> Belgique. 2012. 101 min. Comédie dramatique de Patrick Ridremont avec Patrick Ridremont, François Berléand, Virginie Éfira, Jean-Luc Couchard, Denis M'Punga, Christian Marin, Pauline Burlet, Olivier Leborgne. Sur le point d'être exécuté par injection létale, William Lamers fait, en guise de dernière déclaration, le récit de sa triste existence. N'ayant pas terminé de parler à minuit, le condamné bénéficie d'un sursis d'une journée. Mais le soir suivant, à 20 heures, il poursuit l'histoire de sa vie jusqu'à l'heure limite, remettant une fois de plus l'exécution au lendemain. Cette situation insolite perdure plusieurs jours, devenant à la fois un enjeu électoral pour le gouverneur opportuniste et le sujet d'une téléréalité qui captive les foules. D'abord irrité par le manège de Lamers, le directeur de la prison devient ensuite le confident de ce dernier, allant même jusqu'à lui raconter les circonstances entourant la mort de son épouse infidèle et ses difficultés à communiquer avec sa fille adolescente. Laquelle se sent par ailleurs attirée par le condamné. L'homme de théâtre français Patrick Ridremont signe un premier long métrage audacieux dans sa manière de mélanger satire politique grotesque et drame humain poignant. Tantôt clinique, tantôt onirique, la mise en scène module plutôt bien ces changements de tonalité, ainsi que le contraste entre le jeu sérieux de Ridremont et celui plus décalé de ses partenaires.

  • <strong>ESCAPE FROM TOMORROW (5) </strong> États-Unis. 2012. 90 min. Drame fantastique de Randy Moore avec Roy Abramsohn, Elena Schuber, Katelynn Rodriguez, Jack Dalton, Danielle Safady, Annet Mahendru. Alors qu'il visite Disneyland avec son épouse Emily et leurs deux enfants, Jim reçoit un appel de son employeur qui lui annonce son congédiement. Pour ne pas gâcher leur dernière journée de vacances, il cache la mauvaise nouvelle à tous. Tandis que sa famille s'amuse dans les manèges, Jim, tombé sous le charme de deux adolescentes françaises, est la proie de macabres hallucinations. Laissant Emily et leur fille Sara visiter leurs attractions préférées, Jim entraîne son fils Elliott sur la piste des jeunes filles. Mais lorsque ce dernier vomit dans un manège, Emily retourne à l'hôtel avec lui, laissant Sara aux soins de son père. Obsédé par les deux adolescentes, Jim perd sa fille de vue. La retrouvant blessée, il la conduit à l'infirmerie, où on le met en garde contre la grippe du félin se propageant à Disneyland. Jim n'est pas au bout de ses surprises. Tournée clandestinement à Disneyland et à Disneyworld, cette production au carrefour de l'horreur, du fantastique et de la science-fiction formule avec maladresse une critique de la société américaine prisonnière de ses chimères. L'interprétation limitée est compensée par une photographie en noir et blanc soignée, qui forge (avec le son) un climat insolite palpable.

  • <strong>FORET AUX ESPRITS, LA (Forest of the Dancing Spirits) (4) </strong> Suède. 2013. 104 min. Documentaire de Linda Vastrik. Durant sept années, la cinéaste a observé le quotidien et les rituels des Yaka, une peuplade de pygmées vivant en autarcie dans la forêt tropicale congolaise, et dont l'environnement est menacé par un projet de déforestation commerciale. Dans la plus pure tradition du cinéma ethnographique, la Suédoise Linda Vastrik a échafaudé avec patience une oeuvre d'observation lucide, poétique mais longuette, qui passe sans marque visible du micro au macro. Par ses compositions d'images soignées, la réalisatrice évite le piège du pittoresque pour privilégier une réflexion sur l'humain contemplant sa fin.

  • <strong>HERITAGE (4) </strong> France. 2012. 88 min. Drame de Hiam Abbass avec Hafsia Herzi, Makram Khoury, Hiam Abbass, Khalifa Natour, Ali Suliman, Ashraf Barhoum, Ruba Blal, Tom Payne. Tandis qu'un nouveau conflit éclate entre Israël et le Liban, un petit village de Galilée s'apprête à célébrer le mariage d'une des petites-filles du patriarche Abu Majd. Mais la réunion de cette famille palestinienne ne se déroule pas sans heurts. Hajar, la plus jeune fille d'Abu Majd, rentre d'Angleterre, bien décidée à faire accepter aux siens son amour pour un professeur britannique. Majd, le fils aîné et père de la mariée, ne sait plus comment se dépêtrer de ses problèmes financiers. Son frère Marwan, médecin marié à une infirmière chrétienne, vient d'apprendre qu'il est stérile. Ahmad, le dernier fils, candidat à la mairie piégé dans un mariage qui bat de l'aile, se laisse convaincre de défendre les intérêts de l'ennemi israélien. Quand une bombe explose à la fin de la noce et qu'Abu Majd tombe dans le coma, les secrets et rancoeurs de chacun remontent à la surface. L'actrice Hiam Abbass signe un beau film choral, sauvé de la confusion (trop de personnages et de sous-intrigues) par une approche directe, profonde et sensible, ainsi que par une mise scène élégante, qui marie intime et collectif avec intelligence. Des interprètes convaincants donnent du tonus à ce film doux-amer, dont le dénouement est cependant un peu précipité.

  • <strong>JACKASS PRESENTE - VILAIN GRAND-PERE (Jackass Presents Bad Grandpa)</strong> États-Unis. 2013. 90 min. Comédie de Jeff Tremayne avec Johnny Knoxville, Jackson Nicoll, Spike Jonze, Georgina Cates, Greg Harris. Tandis qu'il parcourt les États-Unis avec son petit-fils de huit ans, un octogénaire, veuf de fraîche date, se place dans diverses situations embarrassantes ou dangereuses, sous l'oeil d'une caméra cachée qui enregistre également les réactions des témoins de ses excentricités.

  • <strong>SEUL EN MER (All Is Lost) (3) </strong> États-Unis. 2013. 105 min. Drame de J.C. Chandor avec Robert Redford. À bord de son voilier de douze mètres, un homme navigue en solitaire en plein coeur de l'océan Indien. Alors que la mer est calme, son bateau heurte un conteneur à la dérive. S'il répare tant bien que mal le trou causé par la collision, il perd néanmoins sa radio et son matériel de navigation. Sans repères, il ne peut anticiper la tempête qui se dessine à l'horizon. Grâce à sa détermination et à ses qualités indéniables de marin, il parvient pourtant à surmonter l'épreuve. Mais son voilier est détruit et c'est à bord d'un canot de sauvetage pneumatique qu'il devra affronter une seconde tempête. Sans eau ni nourriture, muni uniquement d'un sextant et de quelques cartes marines, il se laisse porter par les courants, espérant ainsi rejoindre les voies de navigation habituelles et attirer l'attention d'un bateau qui pourrait le sauver. Mais ses ressources s'amenuisent. Tout comme son espoir de survivre. À la fois suspense de survie haletant, fable sur la résilience et grand film écologiste, ALL IS LOST, par sa caméra immersive, nous plonge au coeur du drame pour mieux nous faire craindre et admirer la toute puissance de la nature. Seul à l'écran, Robert Redford atteint une intensité émotionnelle poignante, inédite dans son répertoire.

  • <strong>SHEKINAH - LA VIE INTIME DES FEMMES HASSIDIQUES (Shekinah - The Intimate Life of Hasidic Women)</strong> Canada. 2013. 70 min. Documentaire de Abby Jack Neidik. Incursion dans l'univers méconnu des femmes juives hassidiques d'une communauté de Sainte-Agathe-des-Monts, dont le mode de vie, réglé scrupuleusement sur les lois de la Torah, s'apparente à celui qui avait cours au XVIIIe siècle.

  • <strong>TRIPTYQUE (4) </strong> Canada. 2013. 90 min. Drame de Robert Lepage et Pedro Pires avec Lise Castonguay, Frédérike Bédard, Hans Piesbergen, Susie Almgren, Marie-Ginette Guay, Simon Laplante, Rebecca Blankenship. Michelle sort de l'hôpital psychiatrique, escortée jusqu'à chez elle par une travailleuse sociale. Cette amoureuse de la poésie des automatistes retrouve également son travail dans une librairie d'occasion du Vieux-Québec, lieu de mémoire dont elle est la gardienne. La visite chez elle de sa soeur Marie, chanteuse de jazz et globe-trotteur, la perturbe. Apprenant que Thomas, l'amoureux qui l'accompagne, est un neurochirurgien allemand spécialisé dans les déréglements psychiques, Michelle flaire le guet-apens; à tort. Peu de temps auparavant, Thomas, qui a quitté son épouse et lutte contre sa dépendance à l'alcool, a sauvé la vie de Marie en effectuant sur elle une délicate intervention au cerveau. Cette opération lui ayant en revanche fait perdre la mémoire de son enfance, la chanteuse n'a plus qu'un désir: entendre et reconnaître la voix de son défunt père. La voix, la parole, constituent le fil conducteur de cette oeuvre à quatre mains inspirée de la pièce "Lipsynch" de Robert Lepage (LE CONFESSIONNAL). La réalisation hyper stylisée, entre le tableau et l'installation, manque un peu de spontanéité. En revanche, quelques scènes percutantes, ainsi que la composition brillante de Lise Castonguay, marquent l'imaginaire.

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