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Lettre aux amis endeuillés de Clément Ouimet

La mort, aussi horrible soit-elle, a ceci de particulier qu'elle nous oblige à la regarder en face en nous invitant à préparer à notre propre mort.

10/10/2017 13:53 EDT | Actualisé 10/10/2017 13:53 EDT
Getty Images/iStockphoto
La mort de Clément, fauché si jeune, reste incompréhensible.

Clément Ouimet, un jeune cycliste de 18 ans, trouva la mort, mercredi dernier, sur l'artère Camilien-Houde du Mont-Royal, en voulant éviter un chauffard. Certains de mes étudiants du cégep du Vieux Montréal étaient amis de la jeune victime. En classe, jeudi matin, ils étaient dévastés, atterrés, par la mort brusque de leur ami. C'est à eux que j'adresse cette petite lettre.

La nouvelle du décès de Clément fut terrible à encaisser. Vous êtes atterrés, encore ébranlés par le départ si rapide et brusque de votre ami qui, hier encore, mordait comme vous à belles dents dans la vie. Dans les circonstances, votre réaction de grande peine n'est que normale et saine; elle montre que vous faites partie de la fraternité humaine. En tentant obstinément de comprendre l'incompréhensible, en laissant monter la peine en vous, peut-être même la colère, en prenant conscience de la précarité de la vie, etc., vous montrez que vous êtes humains. Le contraire aurait été troublant.

La mort de Clément, fauché si jeune, reste incompréhensible. Dites-vous que cette pensée n'est pas nouvelle, qu'elle a aussi taraudé tous nos ancêtres depuis l'aube des temps. La mort de Clément constitue, toutefois, l'occasion de nous réveiller, de saisir que nous sommes toujours vivants. Carpe diem. Saisissons le jour ! Réveillons-nous ! La plupart du temps nous dormons pour ainsi dire gaz, sur le pilote automatique. Nous tenons pour acquis ce que nous avons, et nous agissons comme si tout nous est dû.

Témoin d'une mort aussi subite qu'incompréhensible, nous réalisons, au contraire, que rien ne nous est dû. Que nous ne sommes, au fond, pas grand-chose et qu'avec le peu que nous avons, nous avons l'obligation de nous développer.

La mort, aussi horrible soit-elle, a ceci de particulier qu'elle nous oblige à la regarder en face en nous invitant à préparer à notre propre mort.

La mort, aussi horrible soit-elle, a ceci de particulier qu'elle nous oblige à la regarder en face en nous invitant à préparer à notre propre mort. Michel de Montaigne écrit quelque part dans ses Essais que philosopher constitue la préparation à la mort. La philosophie permet, en somme, d'apprivoiser la mort.

Une philosophe américaine d'origine russe, Ayn Rand (1905-1982), allait même jusqu'à soutenir que sans la mort, nous serions des êtres misérables. Selon la philosophe, la mort, il n'y aurait ni éducation, ni travail, ni culture, ni beauté, ni grandeur, ni sport. Car, à quoi bon par exemple, s'entraîner au cyclisme comme le faisait Clément, si j'ai la certitude de ne jamais mourir ?

Encore une fois, aussi détestable qu'elle soit, la mort est source d'épanouissement et de croissance. Aussi, les êtres qui réalisent leur précarité, leur grande fragilité, sont susceptibles d'aller plus loin dans leur développement.

« Labor optimos citat », écrit Sénèque dans son traité De la Providence : l'épreuve appelle les meilleurs. Le philosophe stoïcien Sénèque répond ainsi à son ami Lucilius qui demande pourquoi des jeunes gens sont si durement éprouvés comparativement à d'autres dont l'existence paraît douce et sans difficultés. Lucilius ne comprend pas – comme bon nombre d'entre nous encore aujourd'hui.

Pour Sénèque, la Fortuna - la Providence - se plaît à accabler certains parce qu'elle veut que ceux-là développent tout leur potentiel. Aussi, dit Sénèque à Lucilius, ne nous plaignons pas des malheurs, des épreuves, des adversités que nous rencontrons tout au long de notre vie. Sachons au contraire les accueillir en remerciant la Providence ou la Destinée de les avoir placés sur notre chemin pour nous éprouver. Plaignons ceux qui ne sont pas éprouvés par le malheur, qui roulent leur vie de façon machinale; bref, qui dorment au gaz. Ceux-là sont vivement à plaindre.

Comme le disait Socrate, ceux-là qui sont épargnés par les malheurs ne se connaissent pas eux-mêmes. Car, celui qui est affligé a au moins la chance de se demander qui il est; de découvrir ses ressources qu'il ne soupçonnait guère.

Je ne suis pas en train de faire l'apologie du malheur et de la mort. Je souhaite seulement faire comprendre que la mort n'est notre ennemi juré, impitoyable. Sachons profiter d'elle. C'est ainsi, du moins, que les experts en karaté opèrent : ils tournent la force de leur adversaire à leur avantage. La mort est certes notre adversaire, alors que nous, nous sommes faibles et fragiles. Mais, par l'art de la philosophie, nous pouvons détourner à notre avantage la puissance de la mort.

En empruntant le titre du roman du catholique Daniel Rops (1901-1965), nous pourrons alors dire : Mort, où est ta victoire ?

La mort de Clément n'est pas vaine pour celui et celle qui savent en tirer parti.

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