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Le Dieu très petit

Être grand, c'est savoir tout donner. C'est à cette seule condition qu'on est en mesure de dire la vérité.

22/12/2017 11:33 EST | Actualisé 27/12/2017 14:08 EST
LFO62 via Getty Images

Je me souviens comme c'était hier d'un essai que j'avais lu, alors jeune adulte, à l'époque où j'entrais au cégep pour y entreprendre des études en philosophie, du Père Sertillanges sur La vie intellectuelle (1934). Une courte phrase m'avait particulièrement frappé : « Pour juger vrai, il faut être grand. », dont je le sens m'échappa complètement à l'époque, mais qui m'intriguait. J'avais dix-huit ans et, pour moi, « être grand » signifiait être adulte. Donc, seuls les adultes seraient, pensais-je, en mesure de dire le vrai.

Déjà donc la vérité m'interpellait. Qu'est-ce que la vérité ?, me demandais-je, comme le demanda Pilate à Jésus. Et mes maîtres m'apprirent, avec quelques bonnes raisons, que la vérité, ce sont les faits, les faits et rien que les faits. C'est la vérité factualiste.

Bien plus tard, je découvris que la vérité factualiste n'est qu'une partie de la vérité concernant la vérité. Qu'est-ce à dire ?

Ici, je demande à vous lecteurs un effort particulier de l'intelligence.

Si l'on dit, encore une fois avec raison, que la vérité s'identifie aux faits dans la réalité, dire cela ce n'est plus un fait, mais une norme. Ainsi, la vérité comporte une part de factualité et une autre de normativité. Les deux sont indissociables. La modernité a voulu nous faire croire que la vérité n'est que factualité. Erreur aux conséquences abyssales.

Revenons à la phrase du Père Sertillanges : pour juger du vrai, il faut être grand. Selon le factualisme moderne, pour dire le vrai, aucune qualité personnelle n'est requise de la part de celui ou celle qui déclare le vrai. Il suffit d'avoir une raison. (Remarquez encore une fois qu'il s'agit d'une norme.)

Voilà le mot-clé de toute la modernité : la RAISON. La modernité foncièrement rationaliste. C'est l'Âge de la Raison (18 ans à partir du 18e siècle, le siècle des Lumières...). Pour les penseurs modernes, nous sommes désormais dans l'Âge de la Raison de sorte que pour juger de la vérité, il faut être raisonnable, rationnel.

Pour Antonin-Gilbert Sertillanges (1863-1948), dominicain thomiste, la raison ne suffit : ce n'est pas parce qu'on est rationnel qu'on est pour autant « grand » et, donc, qu'on soit en mesure de juger de la vérité. C'est une grave illusion sur laquelle roule notre civilisation moderne. Il faut compter sur les vertus intellectuelles. Si tout le monde possède l'intelligence, peu sont sagaces ou sages.

Donc, le mot de Sertillanges signifie en résumé : si tu veux juger du vrai, sois sagace et sage. Or, pour être sagace et sage, il ne convient de ne pas être parmi les plus puissants ou d'être un « grand » de ce monde. Déjà, Socrate l'avait compris qui déclarait que la seule chose qu'il savait est qu'il ne savait rien. Être un homme de vérité, c'est donc reconnaître que la vérité nous échappe. C'est donc être humble. Par conséquent, c'est savoir se faire petit. Voilà l'autre norme de la vérité que les plus savants oublient constamment.

Et nous rejoignons ici la Parole de l'Évangile : « O Père, je te rends grâce d'avoir révélé aux petits ce que tu as caché aux sages et aux gens instruits. » (Matthieu 11 25).

Dieu fait homme, que nous célébrerons le 25 décembre, ne s'est pas fait le plus grand de tous. Au contraire. Il est né comme tout bébé, fragile et vulnérable dans une mangeoire. C'est le mystère – pour ne pas dire le paradoxe – de Dieu. Dieu, qui est l'Être par excellence, se fait tout petit.

Les rationalistes déchirent leur chemise comme le grand prêtre, Caïphe, le fera par la suite devant Jésus qui déclare ailleurs : « Je suis le Chemin, la Vérité, la Vie. » (Jean 14 6).

Inutile d'intituler un livre défendant l'athéisme : Là-haut, il n'y a rien (Normand Baillargeon), car Dieu est en bas parmi nous, parmi les plus démunis, les plus souffrants, les plus déshérités.

Là-dessus, je vous laisse avec les sages paroles de Georges Madore :

« Bas, plus bas, c'est là que Dieu se trouve... c'est là qu'il nous attend. Ne regardez pas là-haut : la nuit a englouti la lumière, les anges ont fait place aux étoiles; les chants se sont dissous dans le silence. Dieu n'est pas là-haut, il est ici-bas. Il est le Dieu Très-Bas.

Qui ne sait se pencher ne peut le trouver. » (Carnet de retraite, Avent et Noël 2013, Novalis)

Être grand, c'est savoir tout donner. C'est à cette seule condition qu'on est en mesure de dire la vérité.

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