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L'affaire Khadr : droit, utilité ou pardon?

Nous n'avons aucun mot à dire lorsque les droits de Canadiens sont mis à mal.

11/07/2017 09:42 EDT | Actualisé 11/07/2017 09:42 EDT
Dan Riedlhuber / Reuters
Dans une entrevue accordée au réseau CBC, Omar Khadr a indiqué que ces excuses « restaureront un peu ma réputation ici au Canada et c'est la chose la plus importante pour moi ».

Deux jours après lui avoir versé 10,5 millions de dollars pour régler une poursuite en matière de violation des droits de la personne, le gouvernement Trudeau a officiellement présenté ses excuses au Canadien Omar Khadr, cet ex-détenu de la prison américaine de Guantanamo Bay à Cuba. « Au nom du gouvernement du Canada, nous souhaitons présenter nos excuses à M. Khadr pour tout rôle que les représentants canadiens pourraient avoir joué relativement à l'épreuve qu'il a subie à l'étranger ainsi que tout tort en résultant », ont déclaré les ministres Ralph Goodale et Chrystia Freeland dans un communiqué.

L'entente vise à régler une poursuite intentée par les avocats d'Omar Kadr contre le Canada concernant la violation des droits de leur client comme Canadien lors de son internement à Guantanamo pendant 10 ans. Il a été alors soumis à des traitements cruels et inhumains, ce qui va à l'encontre de la charte canadienne des droits et libertés. La Cour suprême du Canada lui a donné raison.

Dans une entrevue accordée au réseau CBC, Omar Khadr a indiqué que ces excuses « restaureront un peu ma réputation ici au Canada et c'est la chose la plus importante pour moi ». Au contraire, l'annonce d'une entente de 10,5 millions a suscité un tollé de protestation. On parle de dilapidation de fonds publics.

Le premier ministre Justin Trudeau a par la suite commenté la controverse qu'alimente le règlement en question. Le premier ministre a déclaré que « le règlement n'a rien à voir avec ce que M. Khadr a fait ou non. Mais il a tout à voir avec la violation de ses droits », a-t-il ajouté. Trudeau rappelle que la Charte canadienne des droits et libertés protège tous les Canadiens « même quand c'est inconfortable ». « Lorsque le gouvernement viole les droits d'un Canadien, nous finissons tous par payer », a-t-il tranché.

C'est bien le respect intégral de la sacro-sainte Charte canadienne qui oblige les Canadiens à verser 10,5 millions de dollars à Omar Khadr.

Donc, c'est bien le respect intégral de la sacro-sainte Charte canadienne qui oblige les Canadiens à verser 10,5 millions de dollars à Omar Khadr. Nous n'avons aucun mot à dire lorsque les droits de Canadiens sont mis à mal.

Nous avons là, je pense, l'expression la plus absolue et la plus abstraite d'un État de droit. Devant la divinité de la Charte, nous devons plier le genou et baiser la main de la divinité suprême du pays. C'est ainsi que vivent les hommes dans un État démocratique et libéral. Ce serait là le pacte social convenu entre nous. Il en est ainsi depuis le siècle des Lumières.

En philosophie, je ne connais qu'Edmund Burke, Jeremy Bentham et Karl Marx qui, pour des raisons différentes et divergentes, n'ont jamais plié le genou devant La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen proclamée par l'Assemblée nationale française en 1789.

Jeremy Bentham (1748-1832), en particulier, c'est échiné à critiquer les droits de l'homme dans son essai sulfureux Nonsense upon Stilts (L'absurdité sur des échasses) (voir Bentham contre les droits de l'homme, B. Binoche et J.-P. Cléro, PUF, 2007). Bentham, rappelons-le, est l'instigateur du mouvement Utilitarisme lequel stipule le principe fondamental d'utilité voulant que toute action, toute décision, doit être basée sur le plus grand bonheur ou le moindre mal pour le plus grand nombre des personnes concernées. Les droits de l'homme doivent-ils donc être admis comme principe suprême dans une société, demande Bentham ? Sa réponse est non, dans la mesure où ce n'est pas le respect de ces soi-disant Droits de l'Homme, planant pour ainsi dire au-dessus de la tête des gens, qui domine tout principe de décision, mais le seul et unique Principe d'Utilité commandant le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. Donc, les soi-disant droits de l'homme doivent être subordonnés au Principe d'Utilité.

Par conséquent, du point de vue des droits de l'homme, celui du libéral Justin Trudeau, Omar Khadr, citoyen canadien, possèdent ces droits alors même qu'il participa au djihad en Afghanistan, à l'âge que quinze ans, où en 2002 où il tua un militaire américain, Christopher Speer, au moyen d'une grenade. Même s'il n'était alors qu'un mineur, Khadr, pouvait compter sur la protection de la Charte canadienne.

Les défenseurs des droits de l'homme prétendent que tout être humain dispose de ces droits à la naissance.

Les défenseurs des droits de l'homme prétendent que tout être humain dispose de ces droits à la naissance. Bentham s'insurge avec véhémence contre ce qu'il appelle ce « sophisme anarchique ». Il n'y a de droit que là où il existe un pouvoir étatique qui l'impose. Et ce droit n'a de légitimité que dans la mesure où il assure le plus grand bonheur le plus grand nombre. C'est pourquoi dans un État utilitariste les droits peuvent être suspendus si l'intérêt public est en cause.

Par conséquent, dans une veine utilitariste, Omar Khadr, djihadiste, bien qu'enfant mineur, a engendré des conséquences nuisibles contre les démocraties occidentales, dont le Canada. De plus, il a causé la mort d'un militaire américain. Du point de vue de l'utilité publique, Omar Khadr, a affaibli le pouvoir canadien. Il devrait donc être condamné. Sa compensation de 10,5 millions est une honte morale pour tous les Canadiens.

En gros, c'est là l'argumentaire du chef des conservateurs Andrew Sheer.

Pour ma part, je rejette autant la voie libérale de Justin Trudeau que celle des conservateurs d'Andrew Sheer qui serait celle de Bentham. La voie qui est mienne est exigeante, voire inhumaine. Elle est d'ordre divin. C'est celle du PARDON. Un prêtre français, Gérard Bessière a cette prière qui dit tout :

Ceux qui pardonnent sont

Les guérisseurs de l'humanité

Plutôt que de ressasser l'offense

ou le dommage, plutôt que de rêver

de revanche ou de vengeance,

ils arrêtent le mal à eux-mêmes.

Pardonner, c'est l'acte plus puissant

qu'il soit donné aux hommes d'accomplir.

L'événement qui aurait pu faire grandir

la brutalité dans le monde sert

à la croissance de l'amour.

Les êtres blessés qui pardonnent

transforment leur propre blessure.

Ils guérissent, là où ils sont, la plaie

qui défigure le visage de l'humanité¸

depuis ses origines : la violence.

L'homme qui pardonne ressemble

à Jésus, et rend Dieu présent.

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