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La liberté d'expression et l'affaire Dawkins

Personnellement, je ne suis pas du tout d'accord avec Richard Dawkins, car je ne crois pas que toutes les religions soient irrationnelles; je ne suis pas d'avis que le surnaturel ne soit qu'une lubie.

31/07/2017 08:00 EDT | Actualisé 31/07/2017 18:10 EDT
Tuomas Kujansuu
À la profession de foi libérale qu'on attribue à Voltaire : « Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai de toutes mes forces pour que vous ayez le droit de le dire », je ne crois pas en cette profession de foi libérale, mais je suis prêt à me battre, non pas pour la liberté d'opinion, mais pour la vérité.

Le célèbre biologiste britannique, Richard Dawkins, célèbre pour ses écrits polémiques contre toutes les religions, chrétienne et musulmane entre autres, défendant bec et ongles l'évolutionnisme de Darwin, a appris à sa grande stupéfaction qu'une radio publique de Berkeley en Californie (KPFA) avait annulé un événement, prévu le 9 août prochain, où le prolifique auteur devait procéder à une séance de signature de son plus récent essai, Science in the Soul: Selected Writings of a Passionate Rationalist. D'après les responsables de la radio en question, ils affirment que, sans le savoir au moment où ils invitèrent Dawkins, celui-ci aurait rédigé sur les réseaux sociaux des propos haineux contre l'islam.

Dans une lettre envoyée à la station de radio, Dawkins affirme ne s'en prendre qu'à l'islamisme intégrisme, et non pas comme tel à l'islam. Or, ceux qui ont lu le magnum opus de Dawkins, Pour en finir avec Dieu (God Delusion, 2006), ils connaissent ce passage où Dawkins parle des croyances des djihadistes :

Le plus difficile à comprendre pour nous, c'est – pour répéter ce point parce qu'il est important – que ces individus [les djidhadistes] croient vraiment ce qu'ils disent croire. Le message pratique est que c'est la religion elle-même qu'il faut blâmer, et pas l'extrémisme religieux – comme si c'était une sorte d'affreuse perversion de la vraie religion correcte. Voltaire voyait juste il y a bien longtemps quand il disait que ceux qui vous font croire des absurdités peuvent vous faire commettre des atrocités. » (Pour en finir avec Dieu, Laffont, 2008, p. 319)

Il paraît assez clair, à la lumière de ce passage, que, critiquant l'islamisme, Dawkins critique l'islam. Ainsi, pour Dawkins, du moins dans le passage cité, condamne l'islam, pas seulement l'islamisme, car l'islam – comme toutes les autres religions, d'ailleurs, du moins selon Dawkins – propose des croyances parfaitement irrationnelles. En page 45 de la traduction française, on lit: « Ce n'est pas une version particulière de Dieu ou des dieux que je m'attaque, ce que j'attaque, c'est Dieu [dont Allah], tous les dieux, tout ce qui est surnaturel, partout et chaque fois qu'on les a inventés ou qu'on les inventera. » Ce qui justifie Dawkins de s'en prendre non seulement au Dieu de Jésus Christ, mais aussi à Allah. Toutefois, le premier passage cité implique que l'intégrisme est condamnable dans la mesure où, au départ, l'islam l'est, car, comme toutes les religions, l'islam est irrationnel, du moins selon Dawkins.

Il y a donc ici une très apparente contradiction chez Dawkins entre ce qu'il affirme dans sa récente lettre adressée aux administrateurs de la station radiophonique de Berkerley et ce qu'il a écrit dans Pour en finir avec Dieu. La seule explication est que Dawkins aurait changé d'avis entre-temps.

Mais ce n'est pas ce point que je souhaite aborder dans cette « affaire Dawkins ». Il s'agit d'un sujet plus large et qui importe pour nous tous – la liberté d'expression.

On a connu ici au Québec des épisodes semblables. Je songe en particulier à cette affaire en mars dernier d'une conférence sur le cours Éthique et culture religieuse (ECR) annulée, à laquelle devait participer le chroniqueur Mathieu Bock-Côté, associé à la droite nationaliste. L'étudiant qui organisait l'événement décida d'annuler par crainte de voir perturber le chroniqueur, même s'il n'avait reçu aucune menace formelle. L'Association facultaire étudiante des sciences humaines (AFESH) disait détenir un mandat contre l'instrumentalisation de la liberté d'expression et de la liberté académique lorsque celles-ci servent à tenir des propos oppressifs, mais elle soutenait n'être pas intervenue pour la conférence sur le cours ECR. La seule présence dans une conférence d'une personne qui défend des positions associées au néolibéralisme, à l'homophobie ou à l'islamophobie ne confère plus un espace sécuritaire.

Personnellement, je ne suis pas du tout d'accord avec Richard Dawkins, car je ne crois pas que toutes les religions soient irrationnelles; je ne suis pas d'avis que le surnaturel ne soit qu'une lubie. À la profession de foi libérale qu'on attribue à Voltaire : « Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai de toutes mes forces pour que vous ayez le droit de le dire », je ne crois pas en cette profession de foi libérale, mais je suis prêt à me battre, non pas pour la liberté d'opinion, mais pour la vérité. Celle-ci est occultée dans la profession de foi libérale; or, c'est elle, la vérité, qui doit primer. C'est elle que nous devons viser, au-delà de nos divergences. Car, autrement, on en reste aux opinions qui nous font basculer dans le nihilisme.

Contrairement à la profession de foi libérale, j'adopte la position de saint Thomas d'Aquin qui écrit :

Dans l'adoption ou le rejet des opinions, l'homme ne doit pas être guidé par l'amour ou la haine de celui qui en propose une, mais plutôt par la vérité : c'est pourquoi Aristote dit qu'il faut aimer tout autant ceux dont nous suivons l'opinion, que ce ceux dont nous la rejetons. Car les uns et les autres se sont consacrés à la recherche de la vérité, et nous y ont aidés. (Commentaire à la Métaphysique d'Aristote, livre XII, leçon 9, # 2566)

J'aime Richard Dawkins parce qu'il participe avec moi et d'autres à la recherche de la vérité. Il m'aide à rechercher ce qu'est la vérité. Je lui dois beaucoup, même si je pense qu'il se trompe. Tous les deux nous aimons la vérité. C'est notre terrain d'entente, même si par la suite nous bifurquons radicalement.

La tolérance libérale n'est pas l'amour de l'autre; c'est l'amour d'un principe, d'un droit. Tolérer l'autre, qui est différent, ce n'est pas vraiment l'aimer. C'est aimer la démocratie par-dessus la personne. Cela s'appelle de l'idolâtrie.

Saint Augustin, dans son traité De la vraie religion, écrit : « La vérité ne se découvre point à elle-même par la raison, mais c'est elle qui conduit la raison... Car la raison n'a point créé la vérité, elle l'a constatée. » La raison, que les penseurs modernes portent aux nues n'est donc rien sans la vérité. Dawkins peut bien penser que la religion (chrétienne) soit irrationnelle. Grand bien lui en fasse. Mais la vérité, elle, demeure.

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