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«L'Évangile selon Pilate» d'Éric-Emmanuel Schmitt: lorsqu'un problème devient mystère

01/10/2016 10:26 EDT | Actualisé 01/10/2016 10:26 EDT

Un État moderne n'admet aucun mystère. Pour lui, il n'y a que des problèmes qu'il s'agit de résoudre. Le crucifix, par exemple, suspendu au mur de l'Assemblée nationale pose problème, non pas un mystère. C'est à un problème politique, celui de la laïcité : comment cohabiter dans une société où les citoyens adoptent diverses convictions religieuses, tout en préservant le droit à la liberté de conscience et de religion et sans faire de prosélytisme ? Tout comme le voile islamique, la croix est devenue un symbole « politique ». Le monde est désormais divisé entre « croyants » et « incroyants ». C'est la fonction technocratique de l'État de résoudre ce genre de problèmes. Ainsi, pour l'État, il n'y a que des problèmes que la raison technique peut seule résoudre. Nous assistons donc aujourd'hui au triomphe sans précédent du rationalisme, comme l'a bien compris le philosophe britannique de la politique Michael Oakeshott (1901-1990), dans son fameux essai Du rationalisme en politique (1947).

À défaut de lire l'essai d'Oakeshott, le lecteur peut se rabattre sur l'extraordinaire roman d'Éric-Emmanuel Schmitt, L'Évangile selon Pilate (2000), qui présente de manière vivante et percutante les enjeux d'un État vis-à-vis la problématique posée par la religion. J'invite donc le lecteur dans ce qui suit à plonger au cœur du roman de l'auteur français.

Le préfet de la Palestine, Ponce Pilate, est confronté à un sérieux problème qui le conduira malgré lui au seuil du mystère que représente la mort (et la résurrection) de Jésus de Nazareth. Car, en bout de piste, malgré les efforts inouïs déployés par ce féru de la raison - une sorte de Sherlock Holmes avant l'heure -, Pilate devra finalement convenir qu'il nage en plein mystère. (« J'admets aujourd'hui que l'affaire Yéchoua n'est pas seulement une énigme, mais un mystère. » p. 214). Le mystère le portera, l'appellera pour ainsi dire, tout au long de son enquête. Ce mystère, bien entendu, c'est la Bonne Nouvelle : Jésus est ressuscité !

Préfet à Jérusalem, Pilate échange quotidiennement des lettres avec son frère habitant Rome, Titus. Sa première missive commence par ces mots qui rappellent La nausée de Jean-Paul Sartre: « Je hais Jérusalem ». Une sorte de Kaboul juive, en somme, pour un général américain d'aujourd'hui.

Après sa crucifixion, le cadavre de Jésus fut inhumé dans un tombeau sous l'initiative d'un riche juif, Joseph d'Arimathie. Or, à Pâque, trois jours après son exécution, Pilate apprend avec stupéfaction que le corps de Jésus est disparu du tombeau. Pilate s'engage alors dans une enquête fiévreuse visant à savoir qui a bien pu enlever la dépouille de Jésus. Pourtant, un jeune disciple du « magicien » Yéchoua - alias Jésus -, Jean - « Yohanân » - fils de Zébédée, informe Pilate que personne n'a enlevé le corps de Jésus, sauf un ange, l'ange Gabriel... Pilate n'en croit pas un mot, évidemment. Divagation sémite, sans plus ; le Romain étant plus rationnel que le Juif, cela s'entend, du moins pour un Romain éduqué à l'école de la Grèce. Pourtant, sa femme, Claudia Procula, fut guérie par le magicien juif. Pilate n'arrive toujours pas à donner raison au magicien, sorte de super-illusionniste à la Luc Langevin.

Au départ, le rationalisme de Pilate est inébranlable. La raison lui dicte en effet ce dogme : ou bien Jésus est mort, ou bien il est vivant ; il n'y pas d'entre-deux possible. (« Je ne peux abandonner le bon sens, rivé à une alternative qui exige que l'on soit ou bien mort ou bien vivant, mais pas les deux. » p. 179). C'est la loi logique inexorable du tiers-exclu que brandit systématiquement Pilate.

Dans sa quête de Jésus, Pilate entre donc finalement dans le mystère de l'amour.

Aussi, «il n'y a pas de mystère Yéchoua ; il ne subsiste qu'une affaire Yéchoua», déclare triomphalement Pilate (p. 188). Pas de mystère, dans cette folle histoire juive de résurrection ; uniquement un problème, une sorte de casse-tête à résoudre que le fonctionnaire romain a justement pour fonction de résoudre. C'est du moins ainsi que raisonne Pilate en bon rationaliste, soutenu en cela par son ancien maître grec, Craterios, philosophe cynique. Mais sa relation avec son épouse, Claudia, éprise, elle, du magicien juif, l'entraînera dans une démarche où l'amour prendra le pas sur la raison. C'est ainsi que Pilate part à la recherche de son épouse, qui l'a quitté, mais qu'il aime, en même temps que de ce fameux Jésus qui les « précèdent en Galilée ». Pourtant, Craterios l'avait prévenu : « L'amour n'appartient pas à la juridiction philosophique. L'amour n'est pas un concept qui se trouve par le raisonnement ou l'analyse. » (p. 215). Il faut comprendre ici que la philosophie demeure, pour un partisan forcené du rationaliste comme Pilate et son maître grec, conforme à son sens étymologique : l'amour de la sagesse. Mais Pilate entreprend bientôt une démarche qui s'inverse où il comprend désormais que la philosophie est plutôt sagesse de l'amour.

L'amour en grec ancien se dit agapè. Saint Paul écrira par la suite, bien avant la rédaction du premier évangile : « ...trois choses demeurent : la foi (pistis), l'espérance (elpìs) et l'amour (agapè) ; mais la plus grande des trois est l'amour (agapè). (1 Corinthien 13 13). En somme, Pilate découvre la puissante réalité d'agapè, l'amour. Yohanân écrira plus tard, après son évangile, une lettre dans laquelle on lit : « Dieu est amour. » (« ô theôs agapè estìn») (1 Jean 4 8).

Dans sa quête de Jésus, Pilate entre donc finalement - à sa raison défendante, pourrait-on dire - dans le mystère de l'amour. C'est-à-dire dans le mystère de Dieu. L'amour est mystère, jamais un problème. C'est ce qu'a clairement compris le philosophe français Gabriel Marcel (1889-1973). En effet, je ne peux objectiver une relation amoureuse, sinon que je fais partie de cette relation de sorte que je ne puis adopter une attitude neutre, objectivante, bref rationnelle, avec l'autre, l'aimé. Je ne puis, dis autrement, m'extraire d'une relation amoureuse en adoptant un point de vue indépendant, impartial, neutre, objectif, afin de l'analyser objectivement, comme la science tente de le faire pour tout phénomène naturel. Car, à ce moment, je ne suis plus amoureux. C'est pourquoi l'amour, trace une limite à la raison (à la science). Dieu étant amour, je ne puis donc le concevoir comme un objet indépendant, existant hors de moi, circonscrit afin de le maîtriser. La raison achoppe ici radicalement.

La Bonne Nouvelle qu'annonce l'évangile Pilate ? L'amour exhibe Dieu

La vérité, du moins concernant l'amour, et plus encore l'agapè, comme le soulignait déjà le philosophe existentialiste chrétien, Soeren Kierkegaard (1813-1855), est subjective, personnelle. Or, cette subjectivité de la vérité religieuse se trouve également partagée avec les autres, dans la communauté des témoins de l'amour, c'est-à-dire du Christ ressuscité. En un mot : l'Église.

C'est finalement ce qu'aura compris Pilate, au terme de sa quête exténuante, sans toutefois y acquiescer complètement, puisqu'il n'a pas vu le ressuscité, contrairement à son épouse Claudia qui, elle, l'a vu. Yohânan écrira pourtant à la fin de son évangile : « Heureux sont ceux qui croient sans m'avoir vu ! » (Jean 20 29)

La Bonne Nouvelle qu'annonce l'évangile Pilate ? L'amour exhibe Dieu : « Celui qui n'aime pas, ne connaît pas Dieu. » (1 Jean 4 8).

Un législateur n'aime pas forcément la croix de Jésus. S'il ne l'aime pas, il ne comprend rien à ce morceau de bois, instrument de supplice des Romains. C'est, pour lui, un signe vide de sens qui ne représente rien et qui, par conséquent, ne possède aucune valeur salvifique. Le législateur est aveugle au sens de la croix : il ne voit que le doigt qui pointe sans considérer ce qu'il pointe. D'après Yohânan, Jésus est venu dans le monde «... pour qu'un jugement ait lieu : pour que les aveugles voient et que ceux qui voient deviennent aveugles. » (Jean 9 39).

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