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L'antiphilosophie de François Doyon

19/10/2016 10:45 EDT | Actualisé 20/10/2016 08:40 EDT

Des pourfendeurs du cours d'Éthique et de culture religieuse (ÉCR) en vigueur dans nos écoles depuis 2008, se sont rassemblés, sous houlette de Normand Baillargeon et de Daniel Baril, pour concocter une série de textes réunis sous le titre La face cachée du cours ÉCR, (Leméac). Ce n'est pas un secret pour personne, les deux directeurs du recueil sont athées. Pour eux, comme pour la plupart des contributeurs au recueil, l'enseignement culturel des religions d'ÉCR n'a rien changé à l'endoctrinement que véhiculait le défunt cours d'enseignement religieux catholique, de sorte qu'il convient impérativement d'abolir ÉCR.

François Doyon contribue au recueil dans un texte intitulé «Les vertus antiphilosophiques du cours ÉCR» (p. 67-77). L'auteur enseigne depuis 2007 la philosophie au cégep de Saint-Jérôme. Si je comprends bien Doyon, le cours ÉCR aurait le malheur d'enseigner le relativisme religieux soutenant que toutes les religions se valent, en particulier, qu'il y a autant de vérités religieuses qu'il y a de religions ou de religionnaires.

Évidemment, Doyon vise directement l'un des concepteurs d' ÉCR, Georges Leroux qui, lui, tente, dans un essai publié au printemps 2016, Différence et liberté. Enjeux actuels de l'éducation au pluralisme (Boréal), de répondre à l'objection relativiste en défendant le pluralisme moral et religieux, ce qui n'est pas précisément soutenir le relativisme. Doyon ne semble pas avoir tenu compte de l'essai de Leroux afin d'y examiner les arguments de l'auteur soutenant le pluralisme.

Quoi qu'il en soit, François Doyon pose d'emblée que le cours ÉCR véhicule le relativisme religieux, et part ensuite en guerre contre ledit cours. Pour lui, il est incontestable que la philosophie est anti-religieuse. «... il fait partie de l'essence de la philosophie elle-même», lit-on page 68, «que d'être une critique de la religion».

Voilà un énoncé pour tout dire spectaculaire, abusif. Si certains grands philosophes ne furent pas sympathiques à la religion, d'autres les furent et ont même contribué à son épanouissement. Je songe en particulier à notre philosophe national, Charles Taylor, catholique de confession, qui, sans chercher à faire du prosélytisme, vise à montrer philosophiquement comment, dans la modernité, se recompose la croyance religieuse, en particulier la foi chrétienne (voir son immense étude, L'âge séculier , Boréal, 2011).

L'athéisme est si puissant chez François Doyon qu'il ne lui permet pas de comprendre qu'on puisse être croyant et philosophe à la fois.

Taylor essaie de comprendre le sens de l'expérience religieuse de nos contemporains. En somme, il est attentif au sens, plutôt qu'à la vérité contrairement à bon nombre de philosophes rationalistes qui, observant de l'extérieur pour ainsi dire la vie religieuse, la condamne sans appel sur l'autel de la raison.

On pourrait citer bien d'autres philosophes d'ici et d'ailleurs. Doyon commet à cet égard un sophisme, celui de la généralisation abusive: il est faux que tous les philosophes soient critiques de la religion. Si Bertrand Russell combattit vigoureusement la croyance religieuse, William James la défendit dans une grande étude, Les formes multiples de l'expérience religieuse (1905), qui eut sur Ludwig Wittgenstein un retentissement considérable. L'athéisme du philosophe français André Comte-Sponville n'exclut pas une certaine forme de spiritualité sans transcendance. Au contraire, son compatriote, l'écrivain Éric-Emmanuel Schmitt défend la foi chrétienne dans ses romans.

Ce qu'il faut conclure, c'est que l'athéisme est si puissant chez François Doyon qu'il ne lui permet pas de comprendre qu'on puisse être croyant et philosophe à la fois. Pour lui, il s'agit d'un oxymore. Le philosophe de la religion, enseignant à Oxford, Brian Leftow, écrit pour sa part : «I am a philosopher because I am a Christian. » («Je suis philosophe parce que je suis chrétien».) «Inconcevable!», répliquerait mon collègue. Le mot célèbre d'Hamlet trouve alors sa pointe : « Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, Horatio, que dans toute votre philosophie.»

François Doyon limite la compréhension du monde à la raison, au rationnel dont la science moderne en est le paradigme. Il est consternant qu'un éducateur endoctrine ses étudiants de la sorte sans faire valoir les critiques qu'on adresse au rationalisme. Par «rationalisme», j'entends cette métaphysique où la rationalité (scientifique) explique seule toutes choses. Le rationalisme a vu le jour au Siècle des Lumières. Condorcet en donna le ton dans Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain (1795) : «...le but de l'ouvrage... sera de montrer, par le raisonnement et les faits... que la perfectibilité de l'homme est réellement indéfinie.»

Pour un rationaliste, aucune limite n'est prescrite à la raison ainsi qu'à la science; que la vérité est cumulative; que tôt ou tard, tout trouvera son explication rationnelle, même les plus grands mystères seront élucidés. Bien évidemment, le mystère qui hante l'humanité depuis ses débuts est celui de ses origines et celui de l'existence de Dieu. Or, le grand Charles Darwin a jeté les bases expliquant l'origine de l'homme. Le célèbre physicien de Cambridge, le successeur de Newton, Stephen Hawking peut écrire de son côté : «... la philosophie est morte, faute d'avoir réussi à suivre les découvertes de la science, de la physique en particulier. » (Y a-t-il un grand architecte dans l'Univers?)

Dans ces conditions, la tâche impérieuse du professeur de philosophie, du moins selon Doyon, consiste à instruire les jeunes des découvertes fulgurantes de la science. Le philosophe se transforme ainsi en servant de la science. Aussi, Doyon martèle comme une ritournelle l'inculture scientifique de la jeunesse. À l'entendre, il faudrait transformer nos cours de philosophie au collégial en cours de philosophie des sciences. Cela me rappelle la triste époque où, étudiant au cégep, inscrit au programme de philosophie, mes maîtres ne nous faisaient pas étudier la philosophie, mais des textes à teneur politique et syndicale, car d'après eux, en bons disciples de Marx, il fallait abolir la philosophie, discipline odieusement «bourgeoise». Pour ma part, je m'offrais le luxe de lire avec ravissement les dialogues socratiques de Platon ainsi que les miettes philosophiques de Kierkegaard. L'antiphilosophie ne date pas d'hier.

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