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La violence dans les rodéos: légende urbaine d'une activité rurale?

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L'intervention d'un groupe d'activistes pour la défense des animaux lors du rodéo de l'exposition agricole de Saint-Hyacinthe, samedi 1er août, a relancé le débat sur le problème de la souffrance animale dans les activités de divertissement.

Ces activités, qui consistent en des épreuves de lutte avec des animaux, imposent inévitablement de la souffrance. Il est trompeur d'insinuer que la courte durée de certaines épreuves atténue l'intensité des souffrances physiques et psychologiques endurées par les animaux. Un spectacle de quelques secondes requiert des heures de pratique, durant lesquelles plusieurs animaux sont brutalisés.

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Action au rodéo de Sainte-Hyacinthe
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Le rodéo est fondé sur la violence, le stress et la peur

Ces activités brutales engendrent une réponse de fuite chez les animaux et c'est de la peur, ainsi que de cette fuite du danger, que dépend le succès du spectacle. Le traumatisme psychologique est probablement pire pour les veaux, des animaux juvéniles découvrant le monde et dépourvus de la compréhension de ce qui leur arrive et qui, après avoir été poursuivis, sont brutalement stoppés dans leur course avant d'être plaqués au sol et ligotés.

Leur souffrance physique est inévitable et il serait erroné de conclure à l'absence de douleur par l'absence de lésions visibles extérieurement. Les animaux pourchassés sont en mode survie, et eux aussi sont sous l'influence de l'adrénaline, qui peut masquer bien des manifestations cliniques de dommages corporels internes ou externes.

La position officielle de l'Association canadienne des médecins vétérinaires

Depuis plusieurs années, des organismes œuvrant pour la défense des animaux, dont la Humane Society International Canada, la Vancouver Humane Society et la SPCA de Montréal, prennent ouvertement position contre les épreuves des rodéos. Mais qu'en est-il de la profession vétérinaire canadienne?

Dans son énoncé de Position officielle sur l'usage des animaux dans les activités de divertissement, l'Association canadienne des médecins vétérinaires (ACMV) «s'oppose aux activités, aux concours et aux épreuves qui présentent une probabilité élevée de blessures, de détresse ou de maladies». L'ACVM soutient également que «les animaux ne devraient pas être forcés d'exécuter des actes ou des tâches qui suscitent une détresse ou un malaise physique ou mental».

Selon l'ACVM, il est du devoir des vétérinaires de ne pas encourager et même de décourager l'usage des animaux pour le divertissement: «Les activités qui présentent des actes non caractéristiques à l'espèce ou qui forcent les animaux à exécuter de tels actes devraient être découragées de façon à ne pas blesser l'animal ni à tromper le public quant à la nature réelle de l'animal.»

Cela inclut «notamment les zoos, les aquariums et d'autres expositions d'animaux; les animaux utilisés pour des besoins médiatiques, les cirques et les rodéos; et les concours équestres et autres épreuves sportives auxquelles participent les animaux».

Une opposition de longue date chez les vétérinaires

Bien avant cette prise de position officielle en 2010, l'ACVM avait déjà déclaré que supporter la pratique du rodéo était contraire aux principes de base de la médecine vétérinaire: «Puisque les vétérinaires et la médecine vétérinaire s'occupent du bien-être de tous les animaux, il n'est pas possible pour la profession d'appuyer de façon positive les pratiques qui font partie intégrante des rodéos. Le succès des rodéos se fonde inévitablement sur une exploitation des réactions des animaux à la douleur, au bruit et à la peur, ainsi qu'au désir des animaux de fuir.» (Déclaration de l'Association canadienne des vétérinaires au sujet des rodéos, Revue vétérinaire canadienne, juin 1985)

Les animaux utilisés lors des rodéos sont des êtres sensibles, capables de ressentir la souffrance, aussi bien psychologique (trop souvent ignorée ou négligée) que physique, et c'est cette capacité de ressentir la souffrance qui est exploitée par les adeptes des rodéos. C'est une caractéristique hautement désirée et nécessaire pour la réussite de ce genre d'activité brutale. En effet, quel intérêt y aurait-il à faire des épreuves sur des animaux figés, statiques, qui ne fuiraient pas ni ne se débattraient?

L'ACMV s'oppose donc explicitement à toute activité de divertissement susceptible de causer des maladies, des blessures, de la détresse ou un malaise physique ou mental.

Il est essentiel de comprendre que la présence simultanée de toutes ces conditions, en particulier les blessures, n'est pas un critère nécessaire à cette opposition aux rodéos. Il faut cesser de penser qu'une activité exploitant des animaux pour le simple divertissement (ou n'importe quelle activité non essentielle à l'être humain) est acceptable à partir du moment où elle ne cause pas de blessures physiques.

Les partisans de ce genre d'activités brutales ignorent systématiquement les autres formes de stress psychologique et physique qui constituent, de manière plus générale, la souffrance.

Absence de blessures apparentes ne signifie pas absence de souffrance

De plus, il faut être conscient que l'absence de blessures visibles extérieurement ne signifie pas absence de lésions internes, cachées par les parois musculaires des cavités, la peau et les poils. Ce n'est pas parce qu'un animal ne démontre pas de lésions externes ni de signes cliniques (encore faut-il procéder à un examen physique soigné après chaque épreuve) qu'il ne peut pas ressentir la peur, la douleur ou avoir des dommages internes.

Même nous, les vétérinaires, avons parfois besoin de procédures diagnostiques complémentaires à l'examen physique pour détecter des dommages internes non visibles à première vue. Même avec un examen physique soigné, il est facile de ne pas voir certains dommages chez les patients ayant subi un traumatisme physique. Les vétérinaires doivent souvent utiliser des techniques diagnostiques complémentaires (telles que des examens d'imagerie médicale) afin de détecter des lésions et des problèmes internes.

Des dégâts bien visibles lors du dépeçage à l'abattoir

Des témoignages de vétérinaires ayant travaillé dans des abattoirs confirment que des blessures graves peuvent être présentes sur des animaux ayant été utilisés lors de rodéos. Ces blessures sont rencontrées principalement chez les veaux et les bouvillons qui sont soumis à des traumatismes physiques lors des épreuves de prise au lasso, de terrassement et de projection au sol: contusions, hématomes, fractures de côtes, perforations pulmonaires, hémorragies internes, lacérations trachéales, fractures vertébrales cervicales, etc.

Malheureusement pour les animaux, la peau et les poils couvrent les contusions et les fractures des côtes. Elles ne sont parfois visibles qu'une fois que les animaux dépecés.

Le docteur C. G. Haber, un vétérinaire de 30 ans d'expérience comme inspecteur des viandes pour l'United States Department of Agriculture (USDA) aux États-Unis a rapporté plusieurs cas de blessures aux animaux de rodéos: «Les gens des rodéos envoient leurs animaux dans les abattoirs. J'ai vu des animaux avec des contusions si intenses que les seuls endroits où la peau était encore attachée étaient la tête, le cou, les jambes et le ventre. J'ai vu des animaux avec six ou même huit côtes brisées [...] qui perçaient parfois les poumons. J'ai vu des animaux avec plusieurs litres de sang accumulés sous la peau.» (cité dans Peggy W. Larson, « Rodeo Is Cruel Entertainment », Pace Environmental Law Review, 16, 115, 1998, traduction libre).

Ce genre de lésions peut survenir même sur un humain tombant violemment de sa propre hauteur sur le thorax. Le choc violent de la paroi thoracique sur le sol peut causer la fracture de côtes. La brusque augmentation de pression intrathoracique causée par la compression de la paroi thoracique peut entraîner la rupture d'alvéoles pulmonaires et le pneumothorax. Voilà pourquoi il est recommandé de ne pas retenir sa respiration lorsqu'on tombe violemment sur le thorax mais plutôt d'expirer afin d'évacuer l'excès de pression.

L'importance d'être attentifs aux indices comportementaux

Je me souviendrai toujours d'un patient que j'ai eu quand je travaillais comme clinicien dans le service d'anesthésiologie de la Faculté de médecine vétérinaire à Saint-Hyacinthe. Un veau avait besoin de radiographies thoraciques et était manipulé de manière peu délicate par les animaliers, car il ne tolérait pas la contention. J'insistais pour que les animaliers soient moins fermes, car le veau se débattait et semblait réagir vivement à la contention. Finalement, la radiographie a révélé plusieurs côtes fracturées...

Le veau avait de très bonnes raisons de réagir lorsque les animaliers le plaquaient sans délicatesse sur la table de radiographie: il souffrait de détresse respiratoire et de douleur intense.

Le point de vue d'un vétérinaire impliqué dans les rodéos

Dans une entrevue publiée en 2013 dans Le Nouvelliste, le vétérinaire en chef de l'équipe Rodéo-Vet se rappelle qu'un cheval sauvage qui avait souffert d'une fracture à la patte avait été euthanasié à l'intérieur du manège.

Afin d'éviter de bouleverser les spectateurs, l'équipe de Rodéo-Vet a désormais adopté des mesures afin de ne plus tuer les animaux devant la foule: «On ne veut pas blesser de gens sensibles. Les gens en général aiment les chevaux. Maintenant, quand survient un accident de rodéo, on a une équipe de manège sur place qui est entraînée de façon à minimiser l'impact de l'accident. Elle peut transporter l'animal sur civière hydraulique jusque dans une remorque d'urgence toujours garée en attente et de là, dans nos écuries. [...] Les accidents de rodéo les plus courants sont surtout des fractures.» («Des animaux qu'on bichonne», Le Nouvelliste, 11 septembre 2013.)

Le docteur Gauthier fait le constat lucide que les risques sont très réels et que les accidents causent du stress, de la souffrance et parfois la mort. Il parle cependant principalement des chevaux, passant sous silence le sort des animaux plus vulnérables au rodéo, notamment des petits veaux.

Se centrer seulement sur les activités présentées en public fait oublier que les cow-boys utilisent également des animaux durant leurs nombreuses heures de pratiques précédant les épreuves. Chaque veau utilisé dans les rodéos doit pratiquer plusieurs heures. Les veaux servant dans les pratiques sont eux aussi pourchassés, attrapés par le cou au lasso et projetés violemment par terre.

Le point essentiel: infliger des souffrances non nécessaires est moralement inacceptable

Ceci ramène au point fondamental qui est la source de l'opposition aux rodéos de la part des défenseurs des animaux: il n'est pas moralement acceptable de soumettre des êtres vivants sensibles et ayant la capacité de souffrir (psychologiquement et physiquement) à des traitements pouvant compromettre la satisfaction de leurs besoins essentiels ou vitaux (comme être exempt de stress, de douleur et, évidemment, de mort) dans le seul but de satisfaire des besoins non essentiels ou non vitaux (comme le divertissement) de ceux qui les exposent à ces traitements.

Ceci ne concerne pas uniquement les rodéos. Toutes les activités faisant courir des risques pour le divertissement ou pour satisfaire un besoin non vital des humains ne devraient pas être tolérées.

Les partisans de ces activités clament souvent que le risque est «faible». Au-delà de la question de savoir ce qui définit un risque faible, il faut réaliser qu'un animal blessé ou mort l'est à 100% et il lui importe peu qu'il soit l'heureux élu d'une loterie faisant très peu de gagnants! Même lorsqu'elles n'entraînent pas le décès, les blessures ne sont pas plus acceptables pour autant.

Contrairement aux athlètes humains qui s'imposent volontairement des souffrances à l'entraînement et lors des compétitions et comprennent les risques, les animaux sont forcés de participer à ces spectacles de compétition et ne comprennent pas ce qui se passe.

Des modifications législatives très attendues

Il faut espérer que le projet de loi P-54 sur le statut juridique des animaux accordera une protection supplémentaire à ces êtres sensibles.

L'article 6 du chapitre II (Obligation de soins et actes interdits) stipule que «nul ne peut, par son acte ou son omission, faire en sorte qu'un animal soit en détresse». Un animal est en détresse «lorsqu'il est soumis à un traitement qui causera sa mort ou lui fera subir des lésions graves», «soumis à un traitement qui lui cause des douleurs aiguës» ou «exposé à des conditions qui lui causent une anxiété ou une souffrance excessives».

Malheureusement, l'article suivant jette une ombre sur ce projet de loi prometteur. Les «activités d'agriculture», incluant «l'utilisation d'animaux lors d'expositions ou de foires agricoles» et «l'abattage des animaux», restent permises (Article 7, Chapitre II). Si les activités de divertissement sont incluses dans les usages permis dans le cadre des foires agricoles, les rodéos pourraient obtenir une dérogation et continuer légalement de faire souffrir des animaux pour les plaisirs inutiles et frivoles des humains. Il faut espérer que d'autres autorités, notamment dans le domaine animal, prendront position afin que cette dérogation ne soit pas accordée.

L'ACMV l'a fait il y a quelques années, ce serait maintenant au tour de l'Ordre des médecins vétérinaires du Québec (OMVQ), dont la prise de position claire ce sujet est très attendue. Dans son communiqué sur la «Position de l'Ordre des médecins vétérinaires du Québec sur la nature sensible de l'animal» en juillet 2014, l'OMVQ déclare que « les animaux sont des êtres sensibles ayant la capacité de souffrir et de ressentir des émotions et des sensations».

De plus, il y a quelques mois, l'OMVQ a envoyé un sondage à tous ses membres afin de connaître leur opinion relativement à l'utilisation des animaux dans les activités de loisirs et de divertissements. Les résultats de ce sondage sont très attendus et contribueront, espérons-le, à une prise de position officielle contre l'exploitation liée à la souffrance des animaux pour les fins de divertissement.

Affaire à suivre!

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