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Mourir... à quel prix?

24/08/2016 10:12 EDT | Actualisé 24/08/2016 10:12 EDT

Un jour ou l'autre, nous serons confrontés à l'ultime passage. Dans une société qui promet presque la vie éternelle en ce monde, nous sommes de plus en plus mal à l'aise avec l'idée de la mort. Nous essayons de l'ostraciser de nos vies tant que l'on peut, mais l'inévitable passage des ans nous rattrape assez rapidement.

Pourtant, la mort nous côtoie au quotidien. L'espérance de vie ne cesse certes d'augmenter au Québec malgré le nombre croissant de mortalités. En 2015, 64 400 personnes ont quitté ce bas-monde dans la province. Lorsqu'un proche décède, nous le savons pertinemment, c'est un dur moment à vivre, une lourde charge émotive qui s'exprime parfois difficilement. Vivre les derniers moments implique la plupart du temps la mise en place de rites funéraires qui pourront permettre aux gens touchés par le deuil de vivre sous diverses formes ces émotions intenses. Et c'est là que tout parfois bascule!

Depuis quelques décennies, les rites funéraires ont changé radicalement au Québec. Tellement que le gouvernement a senti la nécessité d'encadrer davantage ces derniers rites par le projet de loi 66 voté en février 2016.Au cours des quarante dernières années, les funérailles traditionnelles qui existaient depuis près de 200 ans ont pris moins d'importance. Devant la diminution de repères religieux dans les familles québécoises, ces dernières optèrent assez facilement pour des funérailles rapides; plus c'est court mieux c'est. La religion ne semble apparemment plus, pour nombre de familles, une source de réconfort dans la mort, un soutien dans le passage vers une quiétude intérieure. Tout semble se faire d'une façon expéditive sans prendre le temps souvent requis pour vivre collectivement le deuil. Au cours des années 70, la vaste majorité des gens optait pour l'inhumation du corps. Aujourd'hui, c'est plus de 70% des Québécois qui choisissent la crémation par le feu. Toutefois, pour la première fois depuis 30 ans, le taux de crémation a diminué sensiblement en 2015 au Québec. Faut-il y voir une nouvelle tendance?

«On dit que les trois dépenses les plus importantes pour un citoyen moyen dans sa vie sont l'acquisition d'une maison, l'achat d'une voiture et les célébrations de ses funérailles.»

Pour leur part, les maisons funéraires se livrent une vive concurrence. Avec le vieillissement de la population, la clientèle ne manque pas. Il n'y a rien de trop beau, selon certains vendeurs de services, pour le cher disparu, mais à quel prix? Enterrer l'un des siens dignement, si on ne fait pas attention, on peut y laisser plus que sa chemise lorsque l'on regarde les coûts astronomiques que cela comporte. Devant l'intensité du moment, bon nombre agissent parfois sous l'impulsivité, sans prendre garde à l'impact financier.

On dit que les trois dépenses les plus importantes pour un citoyen moyen dans sa vie sont l'acquisition d'une maison, l'achat d'une voiture et les célébrations de ses funérailles. Il en coûte en moyenne 5 500 $ dans une maison funéraire et 3500 $ dans les coopératives funéraires pour les services de base. Si vous prenez les extras offerts par ces maisons spécialisées, cérémonie, buffet, musique, la facture peut atteindre facilement les 10 000 $. Mais avec ces maisons funéraires, vous n'avez pas de difficultés, on s'occupe de tout, portefeuille y compris! «Mieux vaut mourir riche» disait un de mes collègues de travail.

Cela se comprend un peu parce lors du décès les choix à faire sont nombreux: le cercueil, l'embaumement, la place dans le mausolée, le terrain au cimetière, l'enterrement, l'exposition, les fleurs, la niche dans un columbarium, la crémation et le reste. Nous savons bien que la réputation des fournisseurs de services funéraires est souvent malmenée, voire suspecte. Ce commerce plutôt lucratif a pris de l'ampleur dans les années 60 puisque avant cette période, les familles s'occupaient elles-mêmes de leurs défunts. Par exemple, ma sœur aînée, décédée au début des années 50, avait été exposée dans le salon de la maison familiale; mes parents avaient vu à tout préparer.

Nous vivons dans le siècle de l'instantanée, de la vitesse et de l'efficacité. Tout se fait aujourd'hui d'une façon expéditive sans prendre nécessairement la période propice pour vivre collectivement le deuil. Il faut du temps pour s'y faire, accepter le départ de l'être que l'on aime, apprivoiser l'absence. Malheureusement, les gens semblent ne vouloir prendre l'espace nécessaire pour vivre ce passage, pourtant si important. Malgré la douleur, la tristesse et l'angoisse nous apprenons beaucoup de la mort, de la finitude de notre parcours terrestre. «C'est beau la mort, c'est plein de vie dedans», disait notre troubadour national Félix Leclerc. La vie est cachée dans la mort; le grain du fruit doit mourir pour donner la vie en abondance!

Chacun a sa vision de la mort, chacun a sa vision de l'au-delà. Notre société évolue, les modes, les rituels et les valeurs changent aussi. L'arrivée massive d'immigrants transforme quelque peu nos manières de voir et influence parfois notre rapport à la vie, à la mort. Pour leur part, les Églises chrétiennes voient de plus en plus de leurs membres délaisser les rites traditionnels pour des services funéraires exempts de référents religieux. Nombre de Québécois inventent même leurs propres rituels laïques avec tous les écarts possibles découlant de l'improvisation. Créer de nouveaux rites de passage dans une société se réclamant d'une laïcité encore mal définie, ne va pas de soi forcément. Nous avons besoin de rites de passage. Cela prendra quelques décennies et encore.

Le rapport à la mort a fondamentalement changé au fil des années; il se vit, pour un grand nombre de nos contemporains, parfois comme un échec lamentable. Apprivoiser la mort, c'est accepter la vie; celle qui nous a été donnée, celle que l'on a vécue, celle que le destin nous reprend et celle qui nous attend éternellement. Nous mourrons un peu tous les jours comme ces feuilles d'automne qui, éclatantes de couleurs sous le soleil ardent, finissent toujours par couvrir le sol trempé et à peine givré d'un mois de novembre. Quand une vie humaine a été vécue authentiquement jusqu'au bout, la mort ne vient-elle pas signer l'ultime accomplissement comme un sourire à la vie? L'automne qui approche, n'est-ce pas un temps mort pour la vie? Si seulement Dieu pouvait nous faire signe.

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