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En mode «selfie»

13/10/2016 08:12 EDT | Actualisé 13/10/2016 08:12 EDT

Nous vivons dans un monde où les modes se succèdent à vive allure, se bousculent même. «C'est tendance!», disent les gens branchés, branchés à je ne sais quoi! Nous avons peine à suivre tous les changements technologiques qui surgissent un peu partout. Nous avons parfois même l'impression d'être des dinosaures, des personnages d'un autre temps à la remorque d'une course effrénée qui carbure au superficiel et à l'éphémère. Tout, ici et maintenant! Pendant que les gadgets technologiques les plus sophistiqués fourmillent sur les marchés, que les outils de communication d'avant-garde se multiplient à la vitesse du cyberespace, jamais les gens n'ont autant souffert de solitude, d'isolement. Que de détresses dans les recoins des grandes villes et dans de nombreuses résidences d'aînés. Les statistiques ne mentent pas!

Nous sommes sans conteste à l'ère du «selfie», de ces fameux autoportraits numériques! Justin Trudeau, notre jeune premier ministre, semble en raffoler au grand plaisir de ses nombreux fans. La séduction, l'art de plaire est une stratégie gagnante surtout en politique. Qui n'a pas cédé à la mode du «selfie»? Chanteurs, mannequins, politiciens et même le populaire pape François. Selon les statistiques de 2015, il se prendrait quelque 39,95 milliards de «selfies» chaque année, soit 4,6 «selfies» par habitant de la planète ou 1 076 pris chaque seconde. Cette mode à vouloir tout photographier et tout partager fait les affaires, bien entendu, de milliers de lucratives entreprises. Clic,clic et boom!

Dire que notre sacrée sainte société aseptisée, à l'aube du troisième millénaire, est individualiste et hédoniste est presque une tautologie.

Cet engouement ou cette frénésie ne connaît pas de limite. La génération numérique ne transforme-t-elle pas radicalement nos vies, nos façons d'être et de paraître? Aujourd'hui, l'égo-portrait supplante l'autoportrait de jadis en développant même, vous en conviendrez, un certain culte de la personnalité numérique. Certains psychiatres estiment qu'il peut parfois entraîner une dépendance, développer un certain narcissisme et peut même nuire à l'estime personnelle. Dire que notre sacrée sainte société aseptisée, à l'aube du troisième millénaire, est individualiste et hédoniste est presque une tautologie. Tout ou presque nous pousse au nombrilisme, à un excès outrancier et parfois pervers du soi.

Le «Je-Me-Moi» n'inonde-t-il pas abondamment les campagnes des publicistes inspirés par l'appât du gain? Les médias en général n'ont de penchants ou d'attraits que pour les super-vedettes susceptibles d'attirer de généreuses commandites. Tout ou presque est sensation, émotion au détriment d'une profondeur souhaitable, d'une réflexion pourtant si nécessaire en ce temps de recherche identitaire. «C'est l'air du temps, il faut s'adapter» diront certains nostalgiques d'un monde plus serein, nourri de certains idéaux et de valeurs éternelles qui transcendent l'âpreté du quotidien. Nous sommes à l'ère du spectacle, du star-système, du regardez-moi où malheureusement chacun d'entre nous n'y trouve pas son compte ou encore suffisamment d'inspiration pour soulever quelque peu notre âme assoiffée.

«Selfie» ou pas, il y a sans équivoque un certain culte du narcissisme dans ce Québec des grands espaces. Il faut bien l'avouer, les boomers, dont la dernière vague franchira massivement l'âge de la retraite ont donné le ton. Certains analystes signalent que ces derniers ont joui passablement d'une existence faste, sans trop songer à demain. Ils laisseront toutefois un héritage apparemment glorieux, un gouffre sans précédent dans les finances publiques, des infrastructures plus que vacillantes, des enfants trop peu nombreux et une société marquée du sceau de la super consommation. Nous le savons tous, le narcissisme réfère à cette fixation maladive qu'une personne a pour elle-même. Nous pourrions en dire autant de la société.

Il semblerait que des émissions ostentatoires comme American Idol et Survivor, auraient contribué à gonfler l'ego des membres de la génération Y.

C'est à la mythologie grecque que l'on doit le terme de narcissisme. Narcisse était un jeune homme d'une très grande beauté. Alors qu'il se promenait en forêt, il se pencha au-dessus d'une fontaine et aperçut son image à la surface de l'eau. Obnubilé par la magnificence de son reflet, il demeura immobile à se contempler, à tel point qu'il prit racine et se changea en fleur, le narcisse. Le journal La Presse nous rapportait, il y a pratiquement cinq ans de cela, une étude américaine réalisée auprès de 16 000 étudiants d'âge collégial sur plus de 25 ans. Le questionnaire - The Narcissistic Personality - demandait aux participants de réagir à des phrases toutes simples comme celles-ci : «Je pense que je suis une personne spéciale», «J'aime être le centre d'attention». L'étude démontrait que les deux tiers des étudiants d'aujourd'hui faisaient preuve d'un plus grand narcissisme que la moyenne des étudiants des années 80. Il faut bien le dire, la téléréalité n'existait pas à ce moment-là. Il semblerait que des émissions ostentatoires comme American Idol et Survivor, auraient contribué à gonfler l'ego des membres de la génération Y. Et que dire de l'obsession du «selfie» sur les nouvelles générations?

Tous les experts vous le diront, les gens à tendance narcissique éprouvent plus de mal à nouer des relations saines, voire intimes et à accepter les revers de la vie. Avec leurs propres téléphones cellulaires, leurs propres iPod et leurs propres pages sur Facebook, MySpace et YouTube, les jeunes d'aujourd'hui racontent sans pudeur à tous les voyeurs du cyberespace leurs exploits et de leurs fabuleuses aventures. Dans son ouvrage, Le compte à rebours a-t-il commencé?, l'éminent scientifique français Albert Jacquard rapportait cette phrase très percutante d'une jeune lycéenne : «Mieux vaut une réussite solidaire qu'un exploit solitaire». À quand notre société assoiffée de sensations répétitives à souhait passera-t-elle du full «Je-Me-Moi» à une juste appréciation et expression de soi qui ne frise pas l'idolâtrie aveugle.

Swâmi Râdâs, philosophe indien, nous signale que l'ego qui nous habite peut en quelque sorte être une ombre, une obsession et une illusion. C'est sans aucun doute ce qui nous empêche souvent de rencontrer l'autre, de devenir ce que nous sommes réellement. Sans minimiser les talents et le potentiel exceptionnels du peuple québécois, un petit peu de modestie ferait sans doute un bien appréciable aux tendances génétiques et quelque peu vantardes des Québécois en général.

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